PARTIE 1 : L'EXPERIENCE FONDATRICE
Avant toute chose, il est important de préciser que Get To Know Your Rabbit est non seulement la première collaboration entre De Palma et une major (en l'occurrence, la Warner), mais également le premier film californien pour le réalisateur qui avait pour habitude de tourner ses films à New York. Los Angeles lui apparaît comme une ville certes pleine d'artifices, mais aussi fort attrayante : « Je me suis finalement retrouvé sur Sunset Boulevard [...]. Imaginez : marcher sur Sunset et loger au Beverly Hills Hotel à 29 ans, vous pensez que vos rêves sont devenus réalité ! Toute l'illusion d'Hollywood était encore là. ».
Cette illusion se retrouve dans le tournage même, car malgré certains de ses précédents films aux budgets honnêtes (notamment Dyonisus in '69, entièrement tourné en plan-séquence en split-screen et montrant à la fois un spectacle mettant en scène des acteurs et le public simultanément), De Palma a pour habitude d'avoir la main mise sur ses réalisations. C'était donc une situation en contraste avec les conditions de tournage d'un film aussi « commercial » que Get To Know Your Rabbit. En effet, avec comme acteur principal Tom Smothers (faisant sa première apparition au cinéma, et qui était surtout connu à la télévision jusque là), une apparition de Orson Welles - qui enchaînait les seconds rôles à la fin de sa carrière - le film semble être relativement formaté pour une audience précise : celle qui veut voir Tom Smothers dans une comédie au cinéma. Il semble que dans l'esprit des producteurs, et de l'acteur lui-même, De Palma a principalement été choisi pour son jeune âge, probablement pour sa méconnaissance de l'industrie Hollywoodienne, mais assurément pas pour sa personnalité artistique, ses envies sarcastiques de critique de la société, ou quelque autre obsession qui a finie par forger sa carrière. A vrai dire, les producteurs avaient besoin d'un réalisateur interchangeable pour une comédie formatée.
Chose assez bizarre, je n'ai pas réussi à trouver de bande-annonce de Get To Know Your Rabbit sur Youtube, par contre le film entier est très facilement trouvable. A mon avis chez la Warner on n'est pas vraiment fier de ce film.
Ce n'est pas ce qu'ils auront, puisque Brian de Palma compte bien imposer ses idées et obsessions. Lorsqu'on regarde Get to Know your Rabbit de bout en bout, quelque chose frappe particulièrement : c'est la perte régulière du style De Palma au fut et à mesure que les minutes passent. Le film débute par ailleurs avec l'une de ses marques de fabrique : le split-screen, commençant d'une façon assez inattendue (puisqu'on imagine les deux personnages dans le même cadre se parlant face à face, alors que les deux caméra les suivent lorsqu'ils s'en vont). Si cela est conforme à ce qu'on peut imaginer de l'auteur, on ressent néanmoins l'absence du réalisateur lors du montage, puisqu'il semble que ce split-screen ait été pensé comme un plan-séquence (comme dans Phantom of the Paradise ou Sisters), alors que le plan est coupé relativement rapidement. De plus, le personnage incarné par Tom Smothers est en permanence à gauche de l'écran lors de la suite du plan, et son interlocuteur initial toujours à droite, on imagine donc aisément que le vide laissé aux bords des cadres étaient présents pour l'autre partie du split-screen. Ce dernier reprend à la fin de la scène, mais il est aisé de s'imaginer De Palma opter pour une introduction utilisant intégralement cette technique. Mais malgré tout on garde quelque chose de fidèle aux plans qu'ose faire le réalisateur. Lorsqu'on regarde l'intégralité de son œuvre, et principalement les introductions de ses films, on remarque non seulement qu'ils sont d'une part constitués de plans-séquences (Blow Out, L'Impasse, Snake Eyes...), mais qu'ils comportent des techniques de plan pour le moins élaborées, que ce soit d'un point de vue artistique, ou tout simplement technique. De Palma dit à propos du split-screen : « C'est une technique totalement fascinante qui demande une grande préparation. Il faut y penser longtemps à l'avance parce que vous passez votre temps à juxtaposer des images les unes par rapport aux autres et vous créez une sorte de synthèse dans l'esprit de votre spectateur. ». Au delà donc de tout jugement artistique de la production vis-à-vis du réalisateur, ce sont des heures de calculs et de réflexions qui sont prises en compte dans la création d'une scène tournée en split-screen. Donc sans même aller jusqu'à une analyse approfondie de ce que cela change dans l'introduction du film, un élément bien plus concret rend ce remontage on ne peut plus cruel : toutes ces heures perdues, pour ce qui était une introduction pleine de parti-pris et d'audace, finalement résumée à quelques secondes à l'écran qui auraient du être plusieurs minutes.
Tom Smothers et Orson Welles, confrontation entre l'artiste et l'opportuniste. D'ailleurs c'est presque triste de voir à quel point Tom Smothers est tombé dans les limbes de l'anonymat.
D'autres plans-séquences et lents travellings révèlent la présence de De Palma à la réalisation, mais cela se dégrade constamment, au fur et à mesure que De Palma était écarté du tournage, jusqu'à ce qu'il soit simplement remercié par la production avant le tournage de la scène finale. Plus on avance, plus la réalisation s'efface totalement, pour finir dans un épilogue qui baigne dans un montage douteux, et des plans sans inspiration. Il est étrange de ressentir le film échapper des mains de son auteur par le simple fait de le regarder, et il est ainsi aisé de s'imaginer la frustration de l'auteur. Nous avons le sentiment de voir ce que le réalisateur décrit lui-même comme « l'expérience fondatrice » (expression qu'il utilisera également pour la guerre du Vietnam, vis à vis des réalisateurs du Nouvel Hollywood), les piliers d'une architecture qui se construira pendant plusieurs décennies à venir, et ainsi le transformer - comme Dominique Legrand l'appellera dans son livre éponyme - en un rebelle manipulateur.
Get To Know Your Rabbit est une expérience qui fut donc un traumatisme artistique pour Brian De Palma : d'un point de vue purement personnel bien entendu, puisque le réalisateur s'est tout simplement vu remercié par la production. Mais ce qui marque dans ce traumatisme, c'est la désillusion de De Palma, qui voyait l'industrie Hollywoodienne comme le rêve du cinéma américain, à la fois artistiquement mais également économiquement, puisque l'argent déboursé par les productions semblait au service des ambitions (notamment en ce qui concerne l'élaboration de plans, coupes, et diverses techniques onéreuses attirant l'œil du réalisateur New Yorkais). Ce rêve, révélé illusoire, fut l'un des facteurs principaux de la déception de Brian De Palma vis-à-vis de l'industrie. Cette dernière est par ailleurs à une période où le côté industriel du cinéma semble cohabiter avec une certaine forme artistique, comme l'ont montré des films comme 2001 : l'Odyssée de l'Espace (quelques mois à peine avant le tournage de Get To Know Your Rabbit). Travailler à Hollywood n'est donc pas synonyme de contraintes pour le De Palma de cette période, au contraire : c'est une forme d'espoir, concernant le budget du film, mais aussi d'accomplissement personnel.
C'est donc une multitude d'éléments trompeurs de la machine Hollywoodienne qui est à l'origine de sa désillusion. Pourtant, selon le principal concerné, le réalisateur ne peut s'en vouloir qu'à lui même : « C'est toujours de votre faute [...], Vous devez aller dans le bureau de vos producteurs, vous devez parler à ces gens, vous devez les convaincre, trouver tous les moyens possibles pour sauver vos scènes afin que le studio n'en filme pas d'autres dans votre dos comme il l'ont fait pour [...] Get To Know Your Rabbit. ».
Il compare, par ailleurs, sa déception à l'intégralité de la vie de Orson Welles - qui est, par ailleurs, acteur dans Get To Know Your Rabbit - qui s'est vu avoir énormément de difficultés pour financer ses œuvres, notamment à la fin de sa carrière. Sa participation au film, principalement pour des besoin financiers, est symbolique d'une machine industrielle ravageant à la fois l'ancienne génération représentant le cinéma classique (dans notre cas, Welles), mais aussi la nouvelle, qui s'identifiait évidemment à la génération précédente, et qui voit en le réalisateur de Citizen Kane un homme n'essayant plus de manipuler Hollywood, mais entièrement soumis à cette machine gigantesque. Get To Know Your Rabbit aurait pu être un passage de flambeau entre les deux hommes, qui n'auront au final pas eu la fin de carrière toute tracée qu'on voue à ce genre de réalisateurs. Dominique Legrand dit à ce propos que « la carrière de De Palma est plus proche d'un Coppola que d'un Spielberg. Constamment tiraillé entre des films de commande, visant à faire tourner la machine hollywoodienne, des œuvres personnelles, il a construit une filmographie cahin-caha, où public et dollars sont loin d'avoir toujours été présents au rendez-vous. », soit une description relativement adaptée à Orson Welles post Citizen Kane.
S'il ne le dit pas explicitement, la participation de Welles semble être l'un des éléments déclencheurs de cette « rébellion » de De Palma vis-à-vis de l'industrie. Il représente tout simplement le réalisateur plein de talent, mais dont de nombreux films ont été avortés de part l'emprise des majors sur les films en question. C'est quelque chose d'inconscient pour De Palma à cette époque, qui tombera dans le même piège que Welles. Mais la chance du futur réalisateur de Scarface et Les Incorruptibles aura été d'avoir eu cette expérience en début de carrière.

En l'état, le film a tellement été charcuté qu'il en est quasiment irregardable.
Modification de la fin du film par la Warner : la métaphore concrétisée.
Les faits maintenant énoncés, il est important de voir de plus près cette fameuse fin de tournage, avant laquelle De Palma fut remercié par la production. La fin originale proposée par ce dernier avait, comme on le retrouvera fréquemment dans ses œuvres suivantes - notamment dans celles les plus inspirées du cinéma Hitchcockien - des allures de trahison. Le personnage incarné par Tom Smothers devait connaître le succès, pour ensuite se rendre compte de sa situation qui mettait son image, à son insu, au service de compagnies pétrolières peu scrupuleuse.
Si la conclusion finalement choisie ne fut tout de même pas un Happy Ending dans le sens Hollywoodien du terme, elle est bien assez édulcorée pour n'aborder aucun thème qui aurait été traité dans la version de De Palma. C'était une version traitant à la fois d'une forme de perte d'innocence, de sentiment de manipulation, mais surtout d'ignorance d'une forme de système basé autour d'un concept économique.
Il est donc aisé de faire un lien entre cette fin qui ne sera jamais et le traitement réservé à Brian de Palma avant même la fin du tournage. La conclusion, voire la morale évoquée par le réalisateur semble être ce qu'il lui est arrivé, et comme une ironie du sort cynique, il semble que la Warner a tue un message qu'elle a pris personnellement. Bien entendu, cette fin allait bien au delà de la comédie bon marché servant à lancer une star télévisée au cinéma. Mais si on va plus loin que cela, cette fin va même à l'encontre du concept même de film commercial, puisqu'il oblige la star à se rendre compte de sa condition, et crée une personnalité de victime, voire de niais à Tom Smothers, puisqu'il est aisé de faire le parallèle entre l'acteur et le personnage. Cela ajoute à la comédie originale une certaine forme de tragédie, dans laquelle l'artiste se voit dépossédé de son œuvre à des fins commerciales.
Avec cette conclusion, le film serait donc théoriquement passé d'un simple tremplin (qui, au final, échoua, puisque Smothers ne fera finalement pas de carrière cinématographique) à une fin en soi. De produit à œuvre. En donnant du sens au projet dans lequel va participer - et un sens qui le concerne directement, lié à une forme de crainte de l'industrie - De Palma va donc à l'encontre de l'essence même de l'entreprise de la Warner. Sans non plus aller dans les extrêmes, la version du réalisateur New Yorkais donnait de la consistance au personnage principal, qui se révélera être une forme de tension vis à vis des majors et se trouvera être justifiée.

Pendant ce temps, dans le cerveau de Brian de Palma...
Un an après ce que Luc Lagier appelle « le choc primitif » que rencontra De Palma avec le tournage de Get To Know Your Rabbit, ce dernier reviendra à un projet plus intime, Soeurs de Sang (Sisters), produit par l'American International Pictures, qui était spécialisée dans les films horrifiques à petit budget (notamment plusieurs œuvres de Roger Corman). Beaucoup plus proches de Greetings et Hi Mom !, les conditions de tournage ont permis à Brian de Palma de retrouver une liberté qui lui permet de faire parler ses obsessions cinématographiques, ainsi qu'un rapprochement important avec le cinéma Hitchcockien, puisqu'il persuada le compositeur attitré de ce dernier, Bernard Herrmann, de composer la musique du film. On ressent le plaisir qu'a eu De Palma à réaliser ce film, à la fois sur un plan technique (dont un nouveau passage en split-screen virtuose), et sur le plan satirique, puisque le film se moque allègrement de la télévision en ridiculisant le présentateur et les candidats d'un jeu télévisé. Cette séquence semble vouloir exorciser le tournage douloureux que vient de subir le réalisateur
Mais Brian de Palma, de ses propres mots, craint de devenir le nouveau John Cassavetes, qui, après une parenthèse Hollywoodienne, refusa de confier la production de ses films aux majors de peur de perdre sa liberté créative. De Palma prend une approche différente, puisque jusqu'en 2006 avec Le Dahlia Noir, il reviendra constamment « collaborer » avec les majors pour ses films, réalisant par ailleurs de nombreux films de commande. Cette approche, tout aussi contestataire vis à vis de la toute puissance de l'industrie, consiste à prendre les choses de l'intérieur, refuser d'extrapoler ses envies d'affront du système, mais utiliser les outils à sa disposition pour laisser libre cours à sa créativité.
Comme on le verra lors de l'intégralité de sa carrière, Brian de Palma n'est jamais aussi créatif que lorsqu'il est soumis aux contraintes de grosses productions. Son film suivant, Phantom of The Paradise, en est l'un des exemples les plus évidents.
Next stop : Phantom of the Paradise
