QUATRIEME ET DERNIERE PARTIE :Le Film de Gangsters au service de l'obsession
Si Brian de Palma a très longtemps été considéré comme le fils spirituel de Hitchcock (ou un plagiaire, ce qui est un tout autre sujet, mais tout de même sujet au débat), le réalisateur est aujourd'hui surtout reconnu pour ses trois films de gangsters, à savoir - par ordre chronologique - Scarface, Les Incorruptibles (The Untouchables) et l'Impasse (Carlito's Way). Si cela peut difficilement être représentatif de son œuvre, on peut tout de même considérer que le choix de cet univers de trahisons et corruptions a une logique dans l'œuvre de Brian de Palma, et comme nous allons le voir, une analogie entre ces personnages et l'expérience primitive du réalisateur semble évidente.
Si vous vous posez la question, oui ça me met en rogne les kékés qui prennent Tony Montana en exemple pour faire leurs caïds. Et si vous vous posez aussi la question, De Palma aussi.
L'analogie entre la hiérarchie du crime et la hiérarchie cinématographique : Scarface.
Comme nous avons pu le voir avec des œuvres telles que Phantom of the Paradise ou Blow Out, l'analogie entre une situation diégétique d'un film et l'industrie cinématographique est une chose fréquente dans la filmographie du réalisateur américain. Ainsi, lorsque De Palma réalise le premier de ses trois films de gangsters, Scarface, cette analogie se perpétue, mais d'une façon différente. Alors que jusqu'ici il dressait un portrait de l'industrie de son point de vue, à savoir, celui du petit artiste dévoré par une machine avec laquelle il ne peut pas rivaliser, Scarface lui permet de créer un conflit de pouvoir relativement différent. Sans aller jusqu'à dire qu'il voit cette lutte de manière objective ou juste, on sent le réalisateur prenant plus de recul à ce sujet, afin d'essayer d'apporter un peu d'eau dans le vin de cette caricature qu'il n'a cessé de dessiner à travers ses films.
Néanmoins, lorsqu'on regarde Scarface avec un certain recul, nous sommes toujours dans une logique ressemblant à celle de Phantom of the Paradise : l'histoire d'un homme ne valant rien qui va bousculer toute une industrie à la simple force de son audace et de sa violence démesurée. Nous sommes toujours dans quelque chose de relativement cynique, dans lequel le réalisateur permet à son personnage principal de détruire les hommes de pouvoir, dans une série des scènes semblant à la limite du jouissif pour le petit artiste ayant été piétiné par Hollywood.
Mais dans le cas de Scarface, le film de démarre pas sur Tony Montana plein de rêves à qui il arrivera une désillusion. S'il y a un parallèle à faire avec l'évolution de Winslow Leach, alors le Tony Montana du début du film ressemblerait plutôt au Fantôme après son premier attentat, voire après qu'il ne réussisse à s'échapper de sa prison de briques, engendrant une tuerie hystérique. C'est plutôt à ce moment là qu'on découvre Tony Montana, comme il le dit lui-même : « Vous pouvez m'envoyer n'importe où. Ici, là, ceci, cela. Peu importe. Il n'y a rien que vous puissiez me faire que Castro ne m'a pas fait. ».
Mais Tony n'est pas le membre extérieur à cet univers qui vient tout déboussoler comme le pouvait être Winslow. Son but n'est tout simplement pas le même. Dans son chemin tout tracé vers sa propre perte, Winslow voulait emporter toute cette industrie qui l'avait détruit. Tony n'a pas pour but de détruire quoique ce soit, mais plutôt d'être à la tête de cet empire, comme le montrent les messages fréquents apparaissant dans le film : « The world is yours ».

Quand je vous disais que De Palma était un réalisateur pronfondément visuel, c'était pas des paroles en l'air. On fait rarement plus emblématique que ce plan.
Malgré son évidente démesure engendrant la fameuse fin grandiloquente qu'on connaît, Tony n'est pas un personnage agissant dans une vengeance irréfléchie. S'il arrive à gravir les échelons jusqu'à arriver au toit du monde, c'est avant tout parce qu'il est un homme d'expérience, sachant analyser le monde autour de lui. Lorsqu'il parle de son patron dans la première partie du film, on ressent cette maîtrise : « Ce mec est faible. L'alcool et la drogue lui disent quoi faire ». S'il finira par refaire les erreurs commises par ceux qu'il critiquait (à savoir, ne jamais consommer sa propre marchandise), Tony reste lucide, détruisant une hiérarchie qu'il connaît mieux que personne. Lorsqu'il se fait trahir par Frank Lopez, cela semble plutôt arranger le personnage, qui a donc le moyen de gravir un échelon de plus.
Ainsi, un parallèle est possible entre le hiérarchie Hollywoodienne et celle de Scarface. De Palma s'amuse à parodier cette lutte de pouvoir par le biais d'un Al Pacino incarnant l'intouchable "petit truand" arrivant jusqu'au tout du monde. Le réalisateur crée donc une nouvelle métaphore rapprochant son film à son expérience cinématographique.
Quelques années plus tard, De Palma réitérera une œuvre similaire, de nouveau en compagnie de Al Pacino traitant des thèmes similaires, mais mis en scène de façon à l'aborder sur un ton radicalement différent.

Que ça soit concernant le spectateur ou bien le personnage, il n'y a pas de meilleur sous-titre à cette image que : A bout de souffle.
Carlito Brigante, le personnage qui n'a sa place nulle part
Lorsque Al Pacino propose à Brian de Palma de réaliser l'Impasse, ce dernier a déjà une carrière similaire à celle que nous connaissons aujourd'hui. Remplie de succès et d'échecs, remplis de controverses - notamment, encore une fois, vis à vis de ses emprunts à Hitchcock. Le réalisateur n'a jamais réellement eu de rythme de croisière, que ce soit aujourd'hui ou dans les années 90, période à laquelle il réalise l'Impasse. Cela se ressent au sein même du film, notamment au niveau du ton adopté, mais évidemment aussi grâce à son personnage principal. Si le réalisateur est décrit par Luc Lagier comme un cinéaste de l'avant, on peut considérer que l'Impasse est un film de l'après. Extrêmement nostalgique, le film adopte une narration à la première personne d'un gangster sortant de prison et décidant d'arrêter définitivement toute activité illégale. Durant tout le film, Carlito Brigante, incarné par Al Pacino, tente en vain d'éviter cette vie de gangster pour revenir à une vie paisible et retrouver sa femme Gail (Penelop Ann Miller). Au final, Carlito se retrouvera assassiné par un personnage qu'il méprisa plus tôt dans le film, Benny Blanco.
Le personnage d'Al Pacino est caractérisé par un entre-deux permanent. A vouloir sans arrêt contenter tout le monde, d'une part sa femme voulant qu'il arrête toute activité illicite afin d'avoir une vie de famille, et d'autre part ses anciens collègues et amis lui forçant la main pour qu'il reprenne sa vie pré-carcérale, il se retrouve à l'endroit le moins évident, et plutôt que de créer des compromis, cette situation l'emmènera à sa perte.
D'un certain point de vue, l'Impasse est un mélo-drame, voire une tragédie théâtrale classique masquée par une façade de film de gangster. A l'image du personnage principal, tout dans cette œuvre la fait revenir du côté du film de truands, riche en retournements de situations, de morts, et de trahisons. L'œuvre se refuse à accepter ce qu'elle est (et, d'une certaine façon, ce que Scarface était, puisque l'Impasse est une version de Scarface avec une pointe de mélo-drame et de nostalgie), tout comme le personnage refuse d'être ce qu'il était. Le but même du personnage, à savoir récolter assez d'argent, de manière légale, pour partir loin avec Gail, est en contradiction avec tout ce qu'entoure le personnage. On le sent en décalage avec les événements autour de lui, comme si Carlito n'était pas un personnage de film de gangsters, qu'il se serait trompé de genre, et que cela le mènerait donc à sa perte. Pourtant, étant un ancien baron de la drogue, personne ne connaît mieux ce milieu que lui dans l'univers du film, mais c'est en refusant de l'accepter que les situations lui tombent dessus.
En effet, l'Impasse n'est pas tant un film dans lequel le personnage principal fait des choses qu'un film dans lequel des choses tombent sur Carlito. S'il prend bien entendu les devants en prenant des décisions, il n'est que très peu maître des situations dans lesquelles il évolue. Que ce soit la première scène de véritable tension lorsqu'il accompagne son neveu pour exécuter un trafic dans un bar, ou l'assassinat du prisonnier par Kleinfeld, Carlito n'est pas un personnage exécutant, mais subissant. Il se sort bien entendu de toutes les situations - si ce n'est la situation finale -, grâce à son expérience et son audace. Par ailleurs, c'est cette expérience qui revient parfois de manière inattendue. Pour revenir sur la scène dans laquelle le trafic de son neveu tourne au carnage, une fois qu'il est seul dans la salle de bains, il nous semble voir un tout autre personnage, méprisant, insultant, grossier, et donc en décalage total avec ses ambitions jusqu'ici. D'une certaine façon, on peut considérer cela comme une forme de rechute, tout comme son mépris de Benny Blanco, dans lequel il voit ce qu'il était lorsqu'il était jeune.
Trop vieux, trop jeune, trop sage, trop méchant, Carlito est un personnage plein de paradoxes, et c'est par ailleurs là toute la complexité du film. Le personnage principal est donc à l'image du film jouant lui-même avec les genres. Ainsi, Brian de Palma, en démarrant son oeuvre sur la mort de son protagoniste, montre une certaine forme de fatalité, comme s'il était évident qu'un personnage refusant ce qu'il a été était condamné à la mort. Avec ce film, on sent le réalisateur relativement mélancolique, probablement enfermé dans une industrie qu'il croyait différente. Entre Phantom of the Paradise et l'Impasse, vingt années son passées. Le réalisateur provoquant, agressif et polémique semble loin (malgré un sursaut de temps à autre, notamment avec Casualities of War (Outrages) et son remake Redacted), et la désillusion parait désormais l'avoir rongé. S'il n'est pas un film aussi autobiographique que Phantom of the Paradise, il reste tout de même un film très personnel, et surtout un personnage principal auquel on peut s'imaginer De Palma s'identifier.
Le lien entre De Palma et Carlito est évident, ce qui rend le film d'autant plus déchirant.
Après qu'il ait passé sa vie à combattre une forme de conformisme, Brian de Palma se montre comme un réalisateur fatigué de se battre, comme si la bataille était passée, et à l'heure du débriefing, malgré le fait qu'il ait - selon ses propres dires - conservé l'intégralité du final cut sur ses œuvres, De Palma a tout de même été l'un de ces quelques réalisateurs qui n'aura pas pu outrepasser l'industrie. S'il a bien entendu réussi à l'utiliser afin de créer quelques pièces maîtresses du cinéma hollywoodien (Mission : Impossible, Blow Out, Les Incorruptibles...), il est aujourd'hui un réalisateur en marge, ne faisant plus que des films en Europe. La lutte des pouvoir est par ailleurs toujours fortement ancrée dans son cinéma. Passion, son dernier film réalisé à Berlin, est également une lutte des classes mis en images sous forme de tension sexuelle entre deux femmes (ce qui est relativement rare dans un film de Brian de Palma, puisqu'il met principalement en scène des hommes, du moins en ce qui concerne les personnages principaux).
CONCLUSION
« Une lente perte d'innocence [...] qui s'affirme alors dans toute sa dualité, reflétant la satisfaction de ne plus se savoir tout à fait naïf et manipulé. C'est en cela que les futurs films de De Palma se démarqueront par un mélange de cynisme affiché et de mélancolie soigneusement intériorisée. » Voilà comment est décrit le début de carrière de Brian de Palma par Luc Lagier. Si tous les films du réalisateur n'ont pas pour thème la lutte entre un petit artiste et une grosse machinerie, on y ressent tout de même une constante, une volonté d'uniformiser son œuvre afin d'y inclure cette fameuse expérience primitive qui fondera toute une partie des obsessions du réalisateur.
Sans aller jusqu'à une uchronie inutile qui démarrerait par « s'il n'avait pas réalisé Get to Know Your Rabbit », on peut dire sans réellement se tromper que son cinéma, ou du moins sa façon d'aborder certains thèmes dans des œuvres ne semblant pas avoir de rapport avec une forme de lutte de pouvoir, serait on ne peut plus différent. C'est un cinéma de méfiance, voire de paranoïa, couplé à une forme de cynisme prononcé, intimement lié à cette fameuse expérience dévastatrice, qui commencera avec Phantom of the Paradise, et qui continue aujourd'hui encore avec Passion, un film de lutte de pouvoir déguisé derrière un masque de tension sexuelle entre deux femmes (ou l'inverse, selon le point de vue analytique avec lequel on l'approche).
S'il a bien sur forgé son cinéma au fil des années, Brian de Palma est aussi un réalisateur qui aura été blessé tout au long de sa carrière, comme on peut parfois le ressentir dans ses entrevues les plus récentes, mais aussi dans des films tels que l'Impasse ou Mission to Mars, films fatalistes sur la mélancolie du passé. Et s'il n'a aujourd'hui pas la carrière d'un Spielberg ou Scorsese, qui peuvent actuellement collaborer sans crainte avec un Hollywood à leur service, De Palma aura basé ses œuvres sur une lutte apportant des réflexions relationnelles importantes, et ce, dans l'intégralité de sa filmographie.

Je commence à avoir froid. C'est la dernière tournée. Le bar va fermer. Le soleil se couche. Où on va pour le petit déjeuner ? Je veux pas aller trop loin. J'ai passé une sale nuit. Je suis fatigué, mon amour. Fatigué."
Bibliographie :
. Luc Lagier, Visions fantastiques : Mission impossible de Brian de Palma, Dreamland, 1999, 128 p.
. Luc Lagier, Les Mille Yeux de Brian de Palma, Dark Star, Paris, 2003, 255 p.
. Dominique Legrand, Brian De Palma, le rebelle manipulateur, éd. du Cerf, Paris, 1995, 247 p.
. Claude Chabrol et François Guérif, Comment faire un film, Rivages Poche, 2004, 98 p.
Internet :
. Geoff, De Palma a la MOD, dernière mise à jour le 21 avril 2013, https://www.angelfire.com/de/palma/blog/
. David Poland, DP/30: Passion, Screenwriter/Director Brian DePalma, 25 septembre 2012, https://moviecitynews.com/2012/09/dp30-passion-screenwriterdirector-brian-depalma/
. Swan Archives, dernière mise à jour le 9 avril 2013, https://www.swanarchives.org
Filmographie :
Brian de Palma :
. Get to Know Your Rabbit (1970)
. Sisters (1972)
. Phantom Of The Paradise (1974)
. Blow Out (1981)
. Scarface (1983)
. L'Impasse (1993)
. Mission : Impossible (1996)
Autres réalisateurs :
. The Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman
. Easy Rider de Dennis Hopper

