Il y a quelques jours je trouvai au hasard d’une petite brocante un jeu que je souhaitai parcourir depuis un bon moment. Pas la peine de garder le mystère plus longtemps puisque le jeu en question donne son titre à cet article. Dick Tracy donc, qui se trimballe dans le milieu une sacrée réputation à la fois d’excellence et d’ingéniosité. Voulant vérifier tout cela par moi-même j’explosai mon livret A (sous la désapprobation furieuse de ma banquière) et entrais en possession du titre convoité, qui ne tarda pas à se retrouver dans ma Megadrive… entre autres.

  • Éditeur : SEGA
  • Développeur : BlueSky Software  
  • Joué sur Megadrive + émulateur
  • Article composé de 1642 mots

COMIC STRIP

Tout d’abord petit rappel historique de qui est Dick Tracy. Créé en 1931 par Chester Gould, on y suit les mésaventures d’un privé qui combat la pègre dans un ersatz de Chicago de la grande époque. Particularité de ce comic-strip (à l’origine une bande par jour/semaine dans un journal, en l’occurrence ici le Detroit Mirror), il se déroule dans un univers très coloré malgré la noirceur de ses histoires (‘coloré’ étant métaphorique car la colorisation des planches arrivera bien après sa création). Et les méchants ont tous des têtes de méchants. Je veux dire vraiment. Ces deux traits distinctifs feront la renommée de cette bande dessinée à travers les âges, la série initiale étant publiée jusqu’en 1977 ! Il y aura quelques tentatives de reprise par la suite mais sans succès.


Un strip des débuts du personnage, daté précisement du 8 décembre 1931

Le héros à l’imperméable jaune fluo aura également droit aux honneurs du petit écran au travers de quelques dessins animés hautement oubliables dont il me semble avoir vu quelques épisodes à la lointaine époque de ma jeunesse…

Je ne peux m'empêcher de partager ici un improbable épisode crossover entre Dick Tracy et Mister Magoo. Ha ! Il peuvent se vanter chez Marvel et DC mais en attendant le vieux grincheux myope il est pas encore chez eux ! Na !

Et on en arrive au film de Warren Beatty de 1990. Avec son casting quatre étoiles, son esthétique léchée et son respect profond à l’œuvre dont il s’inspire, le métrage fit grande impression à sa sortie… sans toutefois être un succès. La faute a une histoire indigente que l’on croirait écrite par un enfant de sept ans. Pour l’avoir revu il y a quelques années, je confirme que le scénario et les dialogues sont affligeants de nullité, pas aidé par certains membres du casting visiblement largué par les idées du metteur en scène. Le montage lui-même est parfois source de comique involontaire quand on passe d’une mort dramatique au visage d’un tiers qui joue la tristesse résolue de la pire manière qui soit. Bref.


Warren Beatty à la fois devant et derrière la caméra pour son adaptation de 1990. À conseiller seulement au curieux

Suite à la sortie en salles de Dick Tracy, plusieurs adaptations en jeu vidéo verront le jour, dont celle qui nous intéresse présentement.
L’intrigue du jeu tient sur la moitié d’un timbre-poste : notre héros écume les bas-fonds de la ville à la recherche des gros bras de la mafia en massacrant au passage des hordes de malfrats de bas étage afin de remonter la piste de Big Boy, qui fait porter au privé au feutre jaune citron la responsabilité d’un meurtre qu’il n’a pas commis (alors qu’il tue au bas mot 1000 bougres au cours du jeu…). Voili voilou. Pas de rebondissement, pas de twist de dernière minute, pas de révélation qui bouleverse l’ordre établi.


L'esthétique du jeu reprend habilement les codes éditoriaux de l'univers pour un savant mélange entre imagerie du film et du comic

Mais alors donc qu’est-ce qui fait que ce jeu sort du lot ? La réponse est simple : son gameplay. Ou plutôt SES gameplays.

 

IL FAUT S'ADAPTER AU TERRAIN

L’aventure est décomposée en 6 stages redécoupés pour chacun d’entre eux en trois sous-niveaux - ou « scènes » (nommés 1-a, 2-b, 4-c etc.). À chaque fin de stage on accède à une scène bonus d’entraînement au tir. Chaque niveau est chronométré et un système de score est présent pour les joueurs souhaitant performer. Voilà pour le contexte global, il est maintenant venu le temps de décrire ces fameuses différentes jouabilités.


TATATATatataaaaaa !! La Tommy Gun fait des ravages dans les rangs ennemis... et fait le bonheur des vitriers

Trois styles de jeu sont proposés quand on parcourt le jeu Dick Tracy, ceux-ci s’alternant sans récurrence au fur et à mesure de votre avancée.

  • Les niveaux de Shoot’m All. Notre bonhomme armé jusqu’aux dents remonte les boulevards en dézinguant quiconque se met en travers de son chemin. La bonne idée de ces phases vient du fait d’avoir deux plans de jeu. Celui où circule notre représentant de la loi et l’ordre qui avec sa pétoire descend les sales types qui lui font obstacle sur sa route et un plan de fond où notre même flingueur couleur canari mitraille à tout va les opposants du trottoir d’en face. Cette merveilleuse idée de gameplay apporte une énergie folle qui prend le joueur aux tripes pour ne plus le lâcher. En effet il faut constamment surveiller les quatre coins de l’écran pour voir débarquer les vilains pas beaux qui veulent vous trouer la peau. Grisant.
  • Les niveaux de Beat’m All. Semblable aux précédents à quelques exceptions près. Dick n’a plus de quoi faire cracher son tromblon et c’est donc à coups de poing qu’il devra se frayer un chemin vers la fin de la scène. Bien entendu il n’y a pas lors de ces stages le second plan, tout les ennemis sont concentrés sur le premier. De loin les phases de jeu les moins amusantes du soft car si Mister Tracy n’a plus de munitions ce n’est pas le cas dans le camp d’en face. Arme à feu, bâtons de dynamite voire quelques fusils automatiques s’opposeront à vous. Un vrai sacerdoce que de traverser ces séquences.
  • L’escorte de police. Notre jaunâtre protagoniste, installé à l’arrière d’une patrouilleuse, fait feu sur ses nombreux poursuivants, eux aussi à bord de guimbardes de l’époque. On retrouve peu ou prou le style de jouabilité des phases de shoot mais adapté à une course-poursuite en bagnole. On prend vraiment du plaisir à traverser ces niveaux hypernerveux magnifiquement mis en scène.


Les séquences en bagnole, grande réussite du soft !

  • Les niveaux Bonus. Au stand de tir on doit abattre les cibles représentant des méchants tout en épargnant les pancartes affichant les bons citoyens. Se levant trois par trois, chaque carton est représenté par les boutons A, B ou C. Pur jeu de réflexe - à la limite du QTE pour les connaisseurs - où je n’ai pas brillé. J’ai bien dû descendre autant de pauvres laitiers que de gredins…


Le stand de tir qui mettra vos réflexes à l'épreuve

Grâce à ces belles trouvailles de jouabilité qui s’alternent de manière fluide, jamais on ne perçoit un quelconque sentiment de répétition. La variété des décors aide également en cela ainsi que les musiques, pas grandiloquentes mais avec certains morceaux qui restent quand même en tête une fois la console éteinte (sublime thème « Car Chase »). Dick Tracy le jeu vidéo est vraiment sympathique à jouer et un exemple qui aurait dû être plus suivi à l’époque.
Hein ?! Ah pardon… On me souffle dans ma montre talkie-walkie que cette affirmation n’est pas tout à fait vraie…

 

LA DURE VIE DES BAS-FONDS

Déjà je précise que ma cartouche du jeu est en fait une version ‘Genesis’, donc américaine mais que celle-ci passe parfaitement dans ma Megadrive 2. Léger détail important à signaler. L’origine outre-atlantique de ma version explique-t-elle le principal défaut du titre, à savoir sa difficulté affolante ? Non car les versions Pal et Jap souffrent des mêmes tares.


Le vaillant héros prend de la hauteur pour mieux voir venir ses opposants dans cet entrepôt de voie ferrée

Alors bon, oui, certes. Il est tout à fait possible de le finir si on apprend les patterns d’apparitions des opposants, la manière optimum d’en venir à bout et qu’on ne se précipite pas. Et que nos réflexes sont dignes d’un félin des Carpates. En clair si on y joue en 1992, qu’on a 11 ans et des vacances scolaires devant soi. Ayant passé 40 piges et ma patience ayant pris le large il y a déjà longtemps en emportant la moitié de mes biens, je plaide coupable en avouant ici que j’ai alterné entre ma cartouche et l’émulation. Sur la version officielle j’usai du code pour sauter les niveaux quand je me retrouvai acculé (généralement les niveaux de beat’m’all) tandis que sur la version de la Mule je refaisais tous les niveaux au calme... mais en invincible !


L'un des rares moments ou Dick prend l'air sans qu'on ne l'agresse. Notez le nom d'un boss en haut à droite qui indique donc une 'scene c', niveau de boss

Le problème en fait provient de la barre de vie du gars au pantalon en tweed couleur Titi qui n’est pas adaptée et qui se vide bien trop rapidement. Une capacité de résistance plus longue n’aurait pas été du luxe et aurait permis au jeu de passer du statut de ‘avec de bonnes idées’ à ‘que tout le monde se doit de posséder dans sa ludothèque’. Il s’en est donc fallu de peu pour que ce Dick Tracy soit éligible au titre de jeu culte de la Megadrive.


On le reconnaît pas trop mal mais c'est toujours plus facile quand on a la réponse, c'est l'acteur Al Pacino qui est représenté ici dans son rôle de Big Boy

Autre regret, bien moins à conséquence celui-ci, c’est l’absence du personnage de Madonna au cours de ce périple vidéoludique. Il me semble que certaines affiches évoquent la chanteuse - un tas de pixels indescriptibles en vérité - mais ceux qui ont vu le film savent que de voir « l’autre » facette du rôle aurait pu amener un boss final assez cool, pourquoi pas genre un ‘double maléfique’ par exemple ? M’enfin bref, la blonde en détresse est de toute façon passée à l’as dans cette adaptation alors bon…

Vraiment quel dommage que ce cher bon vieux Dick Tracy ne soit pas pourvu d’une meilleure protection pour traverser son jeu éponyme. Car en l’état même si le titre est sympathique et plein de chouettes idées de gameplay, on ne peut pas prétendre qu’on prenne vraiment du plaisir à en faire une partie tellement il se retrouve sur le carreau plus vite qu’à son tour. Triste de se dire que le jeu est plus agréable à jouer en trichant un brin afin d’avancer sans trop se prendre la tête. Il aurait seulement fallu une barre de vie mieux adaptée et des recharges de ‘cœur’ à l’intérieur des niveaux pour que de jeu lambda à bonne réputation il devienne un fer de lance de la Megadrive. Comme quoi poussé la difficulté de son jeu pour en faire accroître artificiellement la durée de vie n’est pas toujours la meilleure solution si on souhaite que la réputation de son titre perdure dans le temps.

 

 

PS: la plupart des images reprises ici proviennent d'un article de Stéphane Ficca, publié sur Clubic