Chapitre 4 de ma Nouvelle disque-mondienne. Bonne Lecture et n'hésitez pas à me faire un retour ^^

"             !"

Une nouvelle du Disque-monde

 

Le lendemain Théodule retrouvait Mr Cèperousse derrière le comptoir, qui le salua par son habituel et toujours chaleureux “Bonjour Théo ! En forme ce matin ?”. Et comme chaque jour désormais le vieux formateur n’obtint aucune réponse en dehors d’un fugace sourire de bienveillance.
La matinée fut calme jusqu’à l’arrivée tonitruante de deux gentes dames aux coiffures plus qu’impressionnantes. La plus jeune arborait, siégeant au sommet de son immense chevelure noire, une superbe broche imitant à s’y méprendre un moineau.

« Bien le bonjour, Mr Cèperousse. Comment allez-vous en cette maussade matinée?

_ Parfaitement bien, Madame Jude-Raizin, et vous-même ?

_ Extrêmement mal, mon cher ami ! Figurez-vous que j’ai été importuné toute la nuit par des béotiens qui ont fait un tintamarre du tonnerre jusque sous nos fenêtres! Du coup regardez moi, j’ai une mine affreuse ! Quand je pense que je dois me rendre chez la mère Claqueporte dans moins d’une heure ! À ce propos saviez-vous que son mari aurait été aperçu à plusieurs reprises avec une jeune donzelle ? L’une de celles qui bossent à la boucherie Binard et fils apparemment. Une fille bien en chair m’a t-on dit…Non mais vraiment quelle idée alors qu’il possède une épouse merveilleuse, quoiqu’un brin pipelette sur les bords… »

Pendant que Madame Jude-Raizin noyait l’apothicaire sous les derniers ragots, Théodule remarqua que son maître préparait machinalement une commande d’où transpirait l’habitude des gestes. Pourtant c’était la première fois qu’il voyait les deux femmes depuis son arrivée. Lorsque son attention rattrapa la conversation - ou plutôt le monologue - la dame âgée commentait désormais les méthodes du guet municipal, la police d’Ankh-Morpork :

« …non mais vraiment, ils se croient tout permis! Pas plus tard qu’il y a une semaine, leur fichu agent troll a failli me piétiner en pleine rue sous prétexte qu’il effectuait une…une quoi déjà, Jadelia?

_ Une course poursuite. Malgré le fait que visiblement il ne poursuivait personne. À moins que ce ne soit lui qui fut poursuivi. J’avoue ne guère me soucier des affaires du guet. Je les trouve d’un vulgaire et surtout beaucoup trop bavards, avec leurs expressions toutes faites pour avoir l’air supérieur. Mais bon en même temps ils doivent bien avoir une quelconque utilité pour que le Patricien accepte de maintenir leur service… »

Madame Jude-Raizin, que le jeune Soufflet avait identifiée comme la mère de la prénommée Jadelia, acquiesçait au dire de sa fille avec un sourire satisfait, comme si sa progéniture récitait parfaitement sa leçon dûment apprise. Mr Cèperousse devait avoir l’habitude de leur conversation sans réel interlocuteur car il se consacrait pleinement à sa tâche tout en feignant de soutenir la discussion par quelques interjections habilement placées aux rares moments de respiration. Mais là où Madame semblait s’adressait au tenancier des lieux, Mademoiselle regardait directement Théo, ce qui ne manquait pas de le mettre mal à l’aise. Il tenta vainement au bout de cinq minutes de discours - désormais sur le prix exorbitant du thêatre - de hocher la tête dans un mouvement d’approbation mais sut immédiatement à la réaction circonspecte de son interlocutrice que c’était une erreur.

« Vous ne parlez pas beaucoup vous !

_ Laissez tomber m’amoiselle Jude-Raizin! Il dit plus un mot depuis des semaines, intervint son supérieur. J’en profite de vous voir pour dire que vous avez été formidable l’autre jour à votre concert ! Mazette vous chantiez comme un rossignol aux beaux jours !

_ Merci, répondit la jeune femme en essayant vainement de dissimuler son visage rougissant. Ses yeux abandonnèrent ceux de Théo pour se concentrer subitement sur le plancher.

_ Avez-vous envisagé la possibilité qu’il soit devenu muet ? Demanda la matrone au double menton, tous deux désignant de manière dédaigneuse l’apprenti.

_ Oh ça Madame, il l’est devenu ! Mais je crois que c’est plus par choix que par …hum, handicap, lâcha l’apothicaire en jetant un long regard compassionnel sur Jadelia Jude-Raizin. Genre un truc mystique ou religieux poursuivit-il. Mais c‘est un gentil garçon Mesdames ! Et un bon travailleur ! »

Le calme retrouva ses droits dans la boutique. Elles examinèrent alors de concert le jeune homme, comme si elles découvraient pour la première fois de leur vie un être humain. Théodule n’avait pas l‘habitude d‘être le centre d’attention, étant de la catégorie de ceux qui préféraient maintenir une présence discrète en toute occasion, restant sagement en arrière-plan. Il avait appris par l’expérience que le simple fait de rester mutique avait un immense pouvoir, celui de vous effacer de la conscience des gens autour de vous. Alors avoir tous les regards présentement braqués sur lui le rendait grandement nerveux. C’était une sensation nouvelle qu’il jugeait assez désagréable. Et son désarroi ne cessait de grandir, il en frissonnait presque.

Le vieux commerçant reprit la parole pour briser le silence pesant de ces deux femmes dévisageant Théo :

« C’est un bon gars, honnête et sincère. Pas voleur pour un sou! L’a rien volé depuis le début de son apprentissage, et j’peux vous garantir que c’est le premier! Une fois il y en a un de mes employés qui m’a carrément pris toute la boutique! Toute la boutique, oui! Comptoir et étagères compris! Et il est revenu le lendemain reprendre son poste comme si de rien était ! Inutile de dire que je ne l’ai pas gardé. On à tout retrouvé chez sa mère, une vieille folle qui avalait les potions comme si c’était de l’eau douce ! Quand on l’a quitté elle avait des champignons qui lui poussaient dans les narines. J’ignore ce qu’elle est devenue cette harpie. Bah, elle le méritait ! Quant à son fiston, hop directement derrière les barreaux. Il doit toujours y être je pense…

_ Ah ça mon cher, enchaîna Jude-Raizin Mère, trouver du bon personnel de nos jours c’est pas une sinécure c’est sûr ! Figurez-vous que le dernier majordome que m’a envoyé la guilde se trouve être un zombie ! Sérieusement, un zombie !! C’est horrible, il sent affreusement mauvais et gémit dès qu’on lui confie la moindre tâche ! Sans parler du fait qu’il perd des morceaux partout dans la maison…»

Théo fut ravi que la tentative de reprise de conversation par son patron soit un succès. Cependant il perçut un regard toujours posé sur sa personne, et constata qu’il s’agissait de celui de Jadelia, qui s’était imperceptiblement rapproché de lui, séparé seulement par le massif comptoir en chêne précieux. Elle s’adressa à lui tandis que se poursuivait un peu plus loin le matraquage verbal en règle des morts-vivants :

« Vous devez réellement être un chic type pour trouver grâce aux yeux du vieux Cèperousse. Il n’est pas du genre à accorder sa confiance facilement vous savez. Où l’avez-vous connu ? Ah oui c’est vrai vous ne me direz rien. Et comment puis-je vous demander votre nom si vous ne parlez pas ?  Et d’où venez-vous ? Vous vous plaisez ici ? Je ne sais pas moi, n’avez-vous donc jamais rien à dire à personne ?

Théodule Soufflet ne sut pas quoi répondre. Il se contenta de désigner son nom orthographié de manière baveuse sur sa blouse délavée.

_ Bien …‘Théodole‘, vous n’en direz pas plus à ce que je vois.

Son air badin déstabilisa le fraîchement rebaptisé Théodole. Se moquait-elle de lui ?

_ Vu que je ne connais de vous que votre nom et votre profession, je pense qu’il serait juste de faire part des mêmes informations me concernant. Je m’appelle Jadelia Jude-Raizin, soprano à la grande chorale officielle d’Ankh-Morpork.»

Sur ce elle tendit le bras, paume vers le bas, attendant le baiser. Elle fut totalement déconfite lorsqu’il lui donna une poignée de main timide, entre sincérité et maladresse. Il remarqua qu’elle se remit à rougir, ce qui donnait à ses joues pâlichonnes un teint ravissant. Mais il avait dû mal faire un truc…
C’est à ce moment-là que Madame sa Mère se rappela à sa fille, et lui montra le petit paquet qu’avait préparé Mr Cèperousse qui trônait sur le comptoir. Jadelia l’attrapa  honteusement et se dirigea précipitamment vers la sortie tandis que sa génitrice réglait l’apothicaire. Alors qu’elle empoignait la porte pour regagner la rue, elle jeta un dernier regard vers Théo. Ses grands yeux couleur noisette étaient à la fois terriblement embarrassés et adorablement accrocheurs.

Une fois sorties toutes les deux, le vieil homme se tourna vers son apprenti, et expliqua sur le ton de la confidence:

« Madame Jude-Raizin aime à se plaindre mais son plus grand malheur et de ne pas voir sa fille mariée. Bien trop bavarde à c’qu’on dit. Miss Pipelette qu’on l’appelle dans les belles maisons, pour sûr ! Mais elle n’en reste pas moins un joli p’tit lot. Bon elle a ses petites excentricités, mais quelle demoiselle n’en a pas de nos jours... »

***

Le reste de la journée fut des plus mornes. Mais résonna jusqu’au crépuscule dans les pensées de Théodule la voix pleine de malice de cette curieuse choriste.

----------------------------------------------------------------

La suite lundi prochain (si tout va bien)