Nous sortons à peine du parc que nous tombons sur une Sentinelle, invectivant la foule et sommant les habitants de se laisser contrôler pour détecter les mutants parmi nous. Je ne sais pas trop ce qui me choqua le plus. L'incroyable machine aux commentaires effrayants cherchant à identifier une certaine catégorie de personnes dans la population pour mieux les emmener on ne sait où, ou bien l'indifférence totale des passants face au mastodonte de métal.

"Les Sentinelles font partie des meubles maintenant. Il y eut des manifestations quand elles furent mises en place il y a trois ans mais depuis les choses se sont calmées, m'éclaire Peter Parker. De plus elles ne sont qu'une parade politique un peu inutile, histoire de dire que le gouvernement fait quelque chose face au 'phénomène' mutant. Elles ne bougent pas et sont parquées dans des endroits définis (il y en a trois/quatre sur Manhattan uniquement, aucune dans les autres quartiers ou la banlieue). Tant et si bien qu'il suffit que ceux dotés du gène-X ne passent pas par ici et il n'y a pas de problème. Ce n'est pas franchement idéal mais on fait comme on peut pour accommoder tout le monde. Et oui dans les faits il s'agit de quelques lieux 'interdits aux Mutants'...mais il s'agit de quelques places sans importance ou axe routier facilement contournable...cela reste choquant mais pas 'bloquant'."

Je demande alors au jeune homme ce qui se passerait si par exemple une Sentinelle était placée en plein Time's Square, lieu central pour tout New-Yorkais digne de ce nom.

"Alors là il y aurait gros problème. Mais ce n'est dans l’intérêt de personne de créer une situation pareille. J'insiste sur le côté 'politique' de cette mesure. Les Sentinelles sont placées spécifiquement dans des endroits où elles ne 'gênent' pas tant que ça les mutants qui peuvent vivre une vie à New-York sans jamais en croiser une. Leurs emplacements sont connus et même plus que largement indiqués"

J'insiste en donnant en exemple un jeune portant un gêne mutant qui ne s'est pas encore 'déclaré', la machine le verra, et l'embarquera sans ménagement.

"Cette situation est déjà arrivé, vous savez. Mais dans ces cas-là la foule fait tout pour protéger l'adolescent qui soit a le temps de fuir - ce qui arrive généralement mais il est désormais fiché - soit les X-Mens débarquent pour réduire en miettes la Sentinelle. Je le dis mais ce cas précis ne s'est jamais posé. Et fort heureusement!"

Drôle de dialogue que nous avons là alors que nous arrivons face à la Statue de la Liberté. Je persévère dans mon argumentaire en questionnant Peter sur cette fameuse 'liste'. Alors est-elle vraie ou pas? Les mutants du Monde LEGO sont-ils fichés?

"Officiellement cette liste n'existe pas. Il y a juste une mention avec un M rouge sur la carte d’identité obligatoire pour les mutants clairement identifiés. Ce qui fait que quelque part dans un serveur administratif il y a bien une liste des mutants reconnus en tant que tels. Mais cela reste théorique. Charles Xavier, que l'on rencontrera cet après-midi, est un mutant parfaitement identifié et qui pourtant n'a pas cette sublime distinction sur ces papiers administratifs. Il est un fervent opposant à cette loi d'identification et n'hésite pas à aller défendre sa cause au Sénat quand il le faut."

Comment Peter est-il si bien renseigné sur tous ses sujets ?

"C'est simple: j'ai des amis mutants. Comme tout le monde. Ces débats envahissent nos diners entre amis et hystérisent les pensées. Ce n'est pas simple au quotidien, même si la vie continue au-delà de ces simagrées. Mais si vous voulez j'ai un scoop à propos de liste. Celle qui recense toutes les personnes avec des capacités spéciales. Celle que Fury prétend inexistante est pourtant bien réelle. Je ne vous dirai pas comment je le sais mais je peux vous l'assurer à 100%: tous les Super-Héros ou presque ont une fiche au SHIELD. Seuls quelques-uns, plus malins que les autres, ou plus prudent, demeurent anonymes. Ce n'est juste qu'une question de temps et de recherches avant que le SHIELD ne découvre qui ils sont à mon avis."

On rebrousse chemin, les idées chamboulées. Sous cette ambiance sereine ce cache une tension pernicieuse, qui prend sa place calmement et s'installe au fil des ans sans renverser la table. Tout en subtilités - si on peut qualifier les Sentinelles de subtiles. Mais justement les Gardiens robotiques sont là pour montrer le pire et ainsi faire passer des mesures moins 'contraignantes' comme acceptables. Plus douces. Moins graves.

N'est-ce pas là la méthode dite de "La politique du Pire"?

On change radicalement d'atmosphère ici avec ce petit tour en haut de L'Empire State Building. C'est là qu'on se rend compte de l'incroyable influence de l'Humanité sur le monde. Partout ou vous posez votre regard une gigantesque ville. Heureusement l'océan est là pour calmer les ardeurs d'urbanisation de l'Homme. Même si en fait les ports alentour sont bouchés dus à leurs trop grandes fréquentations

Sur le chemin pour nous rendre au gratte-ciel mythique, je me suis rendu compte de la très forte présence policière partout dans les rues. Des patrouilles piétonnes, en voiture, en cheval...ou même avec ce drôle de petit véhicule à deux roues qui ressemble à un char romain...(Un Segway ! Il me faudra deux heures pour dénicher le nom !) Les bleus sont présents partout et sont chargés de surveiller les moindres infractions, même les plus mineures, les plus anodines. J'en parle d'expérience mais n'allez pas vous assoir sur les marches de Grand Central ! On vous demandera poliment, mais on vous le demandera quand même, de vous lever :

"Les escaliers ne sont pas faits pour ça, il y a des bancs par là-bas!"

Petite digression pour dire que même ici, sur le toit ouvert aux visites de 'L'Empire' il y a des patrouilles. Pas une. Des! Il faut dire que même en milieu de matinée l'endroit est bondé - un matin venteux de Novembre certes avec beau temps mais rien d'exceptionnel. Enfin si, la vue est exceptionnelle. Si vous passez un jour par la Grosse Pomme, c'est un arrêt obligé.

J'en profite pour partager un dicton new-yorkais: " Si vous êtes à la recherche d'une personne sans aucun moyen de la retrouver, attendez la à Time's Square. Tout le monde un jour passe à Time's Square..."

Voici en exclusivité mondiale le moment où je serai le plus proche de Tony Stark - et d'Iron Man - de toute ma vie (comment Peter a-t-il pu prendre cette photo ?). L'ancien vendeur d'armes reconverti dans le super-héroïsme en armure a fait construire un bâtiment High-Tech pour y conduire tout un tas de recherches plus ou moins avouées. Au moment où je dis à voix haute que j'aimerais bien savoir ce qu'ils trafiquent là-dedans, Tante May m'apprend que son neveu y a fait un stage de plusieurs mois à la fin de son dernier cycle d'études. Je me retourne vers le photographe qui pour toute réponse me fait un haussement d'épaules. Sous nos regards d'insistants, il finit par ajouter:

"Bah ce sont des labos. Ils y font tout un tas de trucs avec des mots compliqués qui ne vous diraient rien... mais en gros ils tentent d'améliorer le monde. En ce moment leurs recherches sont focalisées sur la manière de rendre accessible à tous l’énergie propre du réacteur ARC. L'énergie est considérable mais tout autant instable. Installé un réacteur ARC dans chaque foyer ou chaque véhicule reviendrait à doter tout le monde d'une mini-bombe nucléaire électrique. Pas vraiment le top."

Tante May et moi échangeons un regard. Tu es sur Peter qu'il n'y a pas de danger d'avoir un tel machin posé au milieu d'un des endroits sur Terre à la plus haute densité démographique ?

"Ha Ha, non il n'y pas de risque, Tony contrôle tout. Et quand je parle bombe nucléaire, c'est une explosion d'énergie. Rien à voir avec ce que vous pensez ! Enfin je crois !"

Mouais, pas très rassurant tout cela... Surtout pour un ex-marchand de mort !

Peter se dévoile un peu plus dans l'ascenseur qui nous ramène sur le plancher des vaches. Il a été laborantin dans plusieurs boîtes avant de décrocher ce job pour le Bugle. Chez Stark, chez Pym, chez Osborn. Sa tante intervient:

"Il y a eu cette fois chez Norman où j'ai eu si peur ! Des animaux s'étaient échappé. Des bestioles horribles genre scorpions et araignées... Peter a été mordu par une de ces bestioles et à dû être hospitalisé plusieurs jours ! J'ai crains le pire... J'ai cru devenir folle... Mais il s'en est bien sorti. Et Norman a pris en charge tous les frais d'hospitalisation. Un vrai gentleman."

Elle me prend en aparté.

"Norman est le père d'Harry, le meilleur ami dont il parlait tout à l'heure. C'est grâce à lui qu'il a obtenu ce petit boulot."

Peter s'est soudainement renfermé dans sa coquille suite à la sortie de sa tante, comme si tout à coup il s'était remémoré quelque chose d’extrêmement grave, comme si une immense responsabilité pesait sur ses épaules.

En parlant boulot, nous voilà devant le siège du Daily Bugle, où Peter est donc photographe freelance depuis un peu plus d'un an. La crise de la presse papier a réduit de deux tiers les parutions dans l'agglomération. Beaucoup ont migré vers le tout numérique, avec plus ou moins de succès. Même les très gros tirages ne vendent plus qu'à grand peine le quart de ce qu'ils vendaient à la grande époque. Certains y voient une bonne chose, la fin du gaspillage papier pour commencer, et d'autres y voient la fin d'une certaine époque, où l'information elle-même ne devient plus qu'une donnée noyée dans la masse.

Le jeune Parker m'apprend que jamais il n'a développé la moindre photo pour son journal, qu'il ne s'agit que de transfert de données d'une carte mémoire à un PC et que lui-même ne sait pas ce qu'il advient de la majorité de ses clichés (Sont-ils stockés ? Supprimés ?). Ce job n'est qu'alimentaire, ce n'est pas ce genre de travail photographique qui l'attire.

"J'aime le travail en chambre noire. Développé sa propre pellicule, découvrir ses clichés sous la moiteur d'une lumière rouge. Ce sont ces moments-là qui pour moi décrivent le mieux le métier de photographe."

La cave de la maison du Queens est devenu son labo-photo personnel et l'appareil qu'il a en permanence autour du cou un cadeau de son oncle.

"Un appareil qui coute un peu en pellicule et qui fut compliqué à apprivoiser mais qui fait entièrement partie de moi désormais. Mon deuxième appareil, bien plus compact, est numérique (celui avec lequel je le prends en photo sur le parvis de sa boîte). Je jongle entre les deux en fonction de la personne à qui est destiné le cliché. Je privilégie la pellicule pour ma clientèle et mes amis et le numérique pour le boulot ou mes réseaux sociaux - tout bêtement car c'est plus simple."

On déplore ensemble la quasi-disparition désormais de la photographie "à l'ancienne" et les bons vieux albums photos familiaux, remplacé par des 'stories' ou partagé sur des 'murs' sur écran plat. Paradoxalement, l'Humanité n'a jamais pris autant de photos que ces dernières années mais qu'en restera-t-il dans un siècle ou deux ?

"Pas grand-chose, voire rien. De toutes façons le but des photographes 'amateurs' d'aujourd'hui n'est nullement d'être gravé dans le marbre ou de faire de l'art. Le but c'est d'avoir des Likes et gagner de la considération virtuelle. 80 % des photos qui seront prises cette année seront des selfies (on disait autoportrait autrefois, NdR), avec ou sans filtre, avec ou sans effet. Mais toujours centré sur soi et exposé à la vue de tous pour recevoir compliment et faire le buzz. Tout cela n'est que le pinacle de la culture de l’éphémère et du narcissisme. Je ne pense pas que cela soit fait pour être redécouvert dans 50 ou 60 ans, en farfouillant sur le compte ou le disque dur de sa grand-mère... Comme on peut parfois retomber sur une vieille photo d'inconnu en feuilletant un album poussiéreux, en se demandant qui peut bien être ce beau moustachu ou cette frêle jeune fille. Ce ne sera jamais la même chose, quoi qu'on en dise. Avoir une photographie dans les mains signifie quelque chose... que quelqu'un l'a prise et placée là, dans l'album de votre famille, au côté de la première photo de votre père encore couffin ou des premières vacances à la mer de vos grands-parents et leurs huit enfants, dont votre maman. Tombé sur la même photo affichée sur un écran alors que tout aussi facilement vous pouvez y afficher n'importe quel autre cliché du monde entier, cela ne raconte pas la même chose, le même vécu. Je pense que pour les générations futures - je parle dans 200 ou 300 ans - il y aura comme un trou dans l'histoire. Ils auront des photographies, des livres, des journaux (!) jusqu'à un certain point puis il n'y aura plus rien. Plus aucune trace. Tout aura passé au numérique et finit par disparaitre dans les limbes de l'informatique. C'est peut-être pour ça que je m'obstine à faire ce travail sur pellicule et à développer mes photos. Et quand j'y pense c'est sans doute également pour cela que mon odieux patron tient à sortir son journal en édition papier. Pour laisser une trace de notre travail, une trace de nos vies !"

 


La suite lundi prochain si tout va bien