C'était écrit.

Trois nuits blanches, un sentiment d'épuisement avancé mais une furieuse envie de saisir le clavier pour coucher enfin sur l'écran la puissance des émotions qui m'ont étreint plus de quinze heures durant. J'aurais voulu terminer cette histoire d'une traite, comme on le ferait d'un bon film blotti au fond d'un fauteuil dans une salle de cinéma surchauffée. Cela n'a pas été possible, mais je n'ai jamais laissé reposer l'affaire. Je voulais rester imprégné de cette tristesse ressentie dès le premier soir, de cette expérience de la rue gravée au fer rouge dans ma mémoire. David Cage avait pourtant bien prévenu ses adeptes que son nouveau jeu emprunterait des chemins inattendus. Je n'en attendais pas tant. La puissance de l'instinct de survie, couplée à une description acerbe et désenchantée de notre société, est un  fabuleux moteur de narration.

Beyond n'est pas ce que l'on attendait de lui. S'il leur emprunte certains codes, il n'est pas un thriller, encore moins un polar noir ou une expérience de l'action aux confins du fantastique. De cette course éperdue contre la fatalité, je retiens le visage d'une petite fille abandonnée par ses parents adoptifs. Je garde au fond des yeux l'image d'une jeune femme en perdition, qui doit toucher le fond pour enfin repartir de l'avant. Je me rappelle la flamme, enfin, de celle qui trouve sa raison d'être, sa place dans un monde qui n'a jamais vraiment été le sien. Beyond est un périple initiatique, une fable sociale qui prêche le courage face aux coups du sort, contre l'adversité. Naif ? Pas tant que ça. Plutôt quelque chose qui tient de l'espoir ténu, de l'idée qu'à force d'y croire, les choses finissent parfois par aller un peu mieux. Parfois.

C'est, avant tout, l'histoire d'une enfant inadaptée, confrontée à un monde qui lui dénie ce qu'il y a pourtant de plus important: le droit à un peu d'humanité. Jodie, le personnage incarné par Ellen Page, encaisse les coups et finit par plier. C'est cela que raconte Beyond, jusqu'à cet instant terrible où l'on se rend compte que la fin de la souffrance n'est qu'à un pas en direction du vide. Question lancinante qui s'en revient inlassablement torturer l'héroïne. Pourquoi donc rester en ce monde ? Pourquoi ne pas préférer l'autre côté, où se cachent tant de ces réponses dont l'ignorance fait de la vie de Jodie un enfer ? C'est en ces instants que Beyond est un jeu difficile, et non quand il se pique de chercher un peu d'action, sacrifiant presque par obligation aux codes du jeu vidéo. Mais la démarche est superflue, ces séquences sont d'ailleurs les plus faibles de l'épopée. De fait, peu importent les vicissitudes d'un enrôlement au sein de la CIA, ce n'est pas ici que David Cage et son équipe veulent s'attarder. Non, l'âme de leur jeu se trouve quelque part sur la route, au coeur du désert du Nevada, dans ses teintes ocre et or, ou sous un pont, à l'abri du vent et de la neige grâce à la bonté d'un homme qui n'a déjà plus rien. Incroyable renversement de point de vue, lorsque l'on devient l'autre, celui dont on a peur, celui à qui on nie parfois le statut d'être humain. Le vagabond qui, sac sur le dos, trace son chemin. Le SDF aux abois, contraint parfois aux décisions les plus inavouables pour survivre, chassé du monde des vivants d'un simple revers de la main.

         - S'il vous plaît, j'ai faim. Aidez-moi"

        - On ne sert pas les clodos, ici. Casse-toi. Allez, casse-toi."

Le lire est une chose. Le vivre, pad en main, est une expérience difficilement soutenable. Qui génère un salutaire sentiment de culpabilité, auquel l'on doit enfin frontalement se confronter.

C'est que Beyond a une histoire, dure et sans concessions, à raconter. Alors, on n'y joue guère, au sens auquel nous sommes habitués. Presser quelques boutons, indiquer une direction... Le fait d'interagir n'a guère d'autre but que de nous impliquer émotionnellement dans la trajectoire de celle que l'on est amené à incarner. C'est efficace, et cela permet tout juste d'influer légèrement sur le cours des événements. Chaque choix a ses conséquences, parfois ténues, parfois anecdotiques, parfois dramatiques. Mais toujours, le jeu s'adapte, agit en conséquence, prend en considération le mouvement que l'on lui a imprimé. Et déroule son histoire, immuablement, pour tendre vers les leçons de vie qu'il entend nous proposer. Pour nous ouvrir les yeux, parfois, sur le monde tel qu'il est, sur la place que l'on y occupe, à force de ne pas s'en offusquer.

Le fantastique, ici, est un prétexte au débat. Il donne une réalité, à travers l'omniprésence de l'entité "Aiden", à l'envie de Jodie de survivre, de se battre pour échapper au chemin que d'autres ont tracé pour elle. Il est l'avis divergent, il est l'ami, le confident, peut-être l'amant. Il est la voix qui vient de nulle part, celle que personne ne peut entendre. Il pourrait être la folie, celle qui guette dans l'ombre, peut-être plus proche qu'on le souhaiterait. Il est aussi le mysticisme, la tradition, les croyances d'un peuple auxquelles Jodie finit par se raccrocher, comme à une bouée. De là renaît, plus fort que jamais, son besoin de savoir, de comprendre. Savoir qui l'on est pour savoir où l'on va. Question de toute une vie, que celle qui pose ici. Qu'elle naisse dans le désert, au coeur de la communauté Navajo, n'a rien d'un hasard. Elle surgit pour nous inviter, nous aussi, à nous demander si nos choix de civilisation,  qui font de nous ce que nous sommes, nous mènent bien dans la bonne direction. Une question que Jodie devra aussi se poser, in fine.

De Beyond, c'est cela que je veux retenir. Peu importent les faiblesses de gameplay, les concessions de la narration au spectaculaire, seul compte l'humain. C'est dans les petits détails, dans les moments les plus intimes que l'histoire de David Cage prend son sens. Elle y témoigne d'une foi inébranlable en l'homme, en sa capacité fondamentale au bien. Et nous rappelle que parfois, changer le monde, c'est commencer par tendre une main... En finir avec la traversée du désert, enfin...