Bonsoir à tous,

J'ai longtemps hésité à prendre la plume, ce soir, pour évoquer le vaste conflit virtuel qui fait bouillonner le web depuis quelques heures. Mais finalement, l'affaire me semble prendre pas mal d'envergure, et justifier une réflexion un peu plus approfondie.

Comme vous le savez déjà -plusieurs posts en ont fait état ici même-, la Justice américaine a lancé une vaste offensive contre le site de téléchargement direct Megaupload et ses déclinaisons peu avant 22 heures (heure française). Le FBI, dans un communiqué qui était accessible sur son site il y a peu, indiquait de fait avoir mené cette action d'envergure contre Megaupload,« une organisation criminelle internationale accusée de piratage massif de nombreuses œuvres soumises au droit d'auteur ».

Megaupload, c'est ce site de DDL sur lequel -soyons réalistes- la plupart des contenus violant le droit d'auteur ont trouvé refuge depuis que les réseaux P2P sont sur la sellette. Que le FBI décide de s'attaquer à une telle structure, qui aurait généré quelque 170 milions de dollars de bénéfices pour ses créateurs et causé 500 millions de dollars de préjudice aux ayant droit -selon ces derniers, soyons précis-, n'est pas une surprise. Que l'attaque ait été commandée avec l'appui de la cour suprême de justice des Etats-Unis, qu'elle ait signifié une vingtaine d'arrestations -dont celle des fondateurs de Megaupload en Nouvelle Zélande- et le blocage d'un maillage de serveurs situés un peu partout à travers le monde l'est davantage. Le site est en effet juridiquement basé à Hong-Kong, des interpellations ont été opérées dans une dizaine de pays... Ce qui signifie que c'est vraisemblablement  un consensus international qui a permis de mettre fin à l'existence de MU.

Je ne discute pas du bien-fondé de l'opération, comprenons-nous bien. Celle-ci peut se défendre si l'on prend en considération la question de l'intérêt des auteurs, ou pas si l'on estime que le principe d'une licence globale aurait permis d'éviter d'en arriver là et que ce sont les archaïsmes d'un modèle économique dépassé qui en ont bloqué l'avènement. En revanche, ce que l'on peut voir derrière cette offensive, c'est sans doute une volonté massive de la part de plusieurs Etats de peser sur la nature même du web. Le fait que le gouvernement français et Nicolas Sarkozy se fendent d'un communiqué saluant la fermeture de Megaupload est à ce titre emblématique: on peut y lire que "le moment est donc venu d'une collaboration judiciaire et policière active entre Etats pour porter un coup d'arrêt à leur développement". Une petite phrase lourde de sens à la lumière des événements de ce soir, non?

Pour faire court, c'est la libre circulation des oeuvres, en vigueur sur la toile, qui est en ligne de mire aujourd'hui. Les plus paranos diront d'ailleurs que rien n'interdit de penser que le flicage puisse aller plus loin encore dès demain, les moyens techniques et légaux étant visiblement en place désormais pour permettre des actions d'une telle importance en quelques heures à peine. Et pour mettre tout cela en perspective, on peut dire sans trop se tromper que ce sont deux modèles fondamentalement opposés du web qui s'opposent, celui de ceux qui veulent le pacifier, et celui des autres, qui entendent en préserver à tout prix sa neutralité quand bien même cela suppose abus et excès.

Voici ce qui explique sans doute la réaction quasi épidermique du web contre ce qui est vécu comme une intrusion, presque un viol, par des millions d'internautes pour peu que l'on prenne le temps de lire les commentaires accompagnants tweets, articles, posts de blogs ou vidéos sur le sujet. C'est aussi ce qui a généré quasiment instantanément une riposte d'une violence inouïe de la part du groupe Anonymous. Adeptes de la loi du Talion, les hacktivistes ont fait tomber toute une série de sites "ennemis". Celui du FBI, évidemment, a été parmi les premiers à être victime de ce conflit mondial virtuel. Mais on peut désormais aussi citer celui du ministère de la justice américain, de la Warner Music, de la RIAA (Recording Industry Association of America, représentant les ayant droit ou la MPAA (Motion Picture Association of America, similaire à la RIAA mais pour les films).

Qui a tort ? Qui a raison ? J'ai tendance à penser que, l'un dans l'autre, on s'en moque un peu. En revanche, nous vivons à mon sens un événement inédit, qui oppose toute une communauté à des représentants de l'ordre sans qu'il soit fait usage de matraques ou de pavés. J'emploie ces deux termes sciemment, car ce qui se déroule sous nos yeux depuis quelques heures me donne furieusement l'impression de ressembler à une petite guerre civile virtuelle, les manifestants restant simplement derrière leur ordinateur pour faire connaître leur mécontentement. Porteur d'espoirs, d'ailleurs :dans le monde réel, historiquement, c'est à partir de ce genre de heurts que l'on a construit une conscience politique et que l'on a fait avancer une société. Le monde virtuel saura-t-il en faire de même ? La réponse devrait ne pas tarder. Elle est en tout cas souhaitable, car les institutions ne peuvent pas ne pas réagir lorsqu'elles sont ainsi directement remises en cause dans leurs choix et violemment attaquées...

Sources: 

http://www.ecrans.fr/Le-FBI-ferme-Megaupload,13908.html

http://technaute.cyberpresse.ca/dossiers/les-pirates-du-web/201201/19/01-4487544-anonymous-sattaque-au-fbi-warner-et-universal.php

http://www.20minutes.fr/high-tech/863304-fermeture-megaupload-anonymous-contre-attaque-site-fbi-inacessible

http://www.tv5.org/TV5Site/cinema/afp_article.php?rub=cinema&idArticle=120120001057.hvrtm0c3.xml

http://www.leparisien.fr/high-tech/telechargement-le-site-megaupload-ferme-sur-decision-judiciaire-19-01-2012-1819640.php

9h43: L'acte d'accusation du procureur est sorti. Sur 72 pages, il détaille les faits qui sont reprochés à Megaupload et ses propriétaires. Elément particulièrement accablant selon les autorités: l'encouragement financier des uploaders. Arrêtez-moi si je me trompe, mais le principe n'était-il pas de payer les uploadeurs en fonction du volume de téléchargements -et donc de visibilité pub- qu'ils généraient? Pas sûr que la Justice puisse prouver que l'intention était délibérée de violer le droit d'auteur. En revanche, le fait que les créateurs de Megaupload aient utilisé le système à leur profit en allant piocher les fichiers qui les intéressaient -et donc ceux soumis au droit d'auteur-, voici qui risque de faire plus mal puisque prouvant que MU savait quels types de fichiers ses serveurs hébergeaient. Je vous renvoie au post d'Aegirrsson pour plus de détails (http://www.gameblog.fr/blogs/aegirsson/p_57026_le-dossier-accablant-du-procureur-contre-megaupload). Si vous voulez télécharger les 72 pages de l'acte d'accusation, passez par l'adresse web http://www.leparisien.fr/high-tech/en-direct-telechargement-megaupload-ferme-les-anonymous-ripostent-20-01-2012-1820800.php

10h17: Megaupload n'est peut-être pas mort. Apparamment, les p'tits gars se cachent derrière le site et qui courent encore loin des geôles américaines sont en train de s'activer pour relancer le service. Une IP a été créée où ils annoncent leur volonté de revenir ces prochaines heures: http://109.236.83.66. Et pendant ce temps, Anonymous monte en charge en multipliant les attaques et les communiqués. Ca devient un peu dingue.