Bonjour à tous,

Souvenez-vous de ce mois de juin 2005. A l'époque, personne n'attend plus rien de la figure icônique du Batman. Joel Schumacher et son Batman and Robin, huit ans plus tôt, ont porté un coup fatal à la franchise lancée au cinéma par Tim Burton en 1987. Mal joué, mal monté, sans scénario sérieux, le film de Schumacher est une caricature poussive, une oeuvre bariolée, schizophrénique, dont le kitsch involontaire contraste fortement avec le goût de l'obscurité dont fait preuve, pourtant, l'homme chauve-souris. Sa sortie a coïncidé avec l'exil du héros loin des salles obscures, l'a rendu obsolète. Ce sera encore pire après les événements du 11-Septembre...

Mais l'incroyable ratage de Schumacher aura peut-être eu un mérite. Ses excès sont en effet à l'exacte opposée d'une tentative de reboot de la saga qui fait son apparition sur les écrans à l'approche des grandes vacances 2005. Batman Begins est réalisé par Christopher Nolan, jusqu'ici surtout repéré des cinéphiles pour deux jolies petites réussites, Memento et Insomnia. Le voir s'emparer d'un blockbuster peut sembler inquiétant. Mais le traitement appliqué par Nolan aux 2 heures et 19 minutes de film fait sensation : exit le grand guignol, bonjour le réalisme. A l'époque, c'est une petite révolution.

Batman Begins vaut bien mieux que ce que l'on peut en dire, parfois, ici et là. Il pose les fondements d'une nouvelle saga. Christian Bale, qui y incarne à merveille Bruce Wayne, accompagne la lente maturation de son personnage. Une grande partie de l'oeuvre, parfois jugée assez lente, s'en va explorer la constitution de la psyché du héros. Son enfance, la chute, la mort des parents, ses jeunes années d'adulte, lorsqu'il vit la tentation du crime, puis sa fuite en avant, désespérée et autodestructrice, jusqu'à la rencontre avec Liam Neeson et la Ligue des ombres. Un moment clé de l'histoire, puisque c'est ici que l'on saisit toute la dualité potentielle du personnage: la Ligue des ombres partage la même vision du monde que Wayne, mais apporte simplement une réponse plus radicale à ce constat. Wayne, lui, s'élève contre cette vision de la solution. Postule qu'un homme, seul, peut faire la différence. Le personnage du Batman n'est plus loin, il fera d'ailleurs son apparition quelques minutes plus tard, dans les sous-sols de la villa familiale du héros. Dans cette obscurité qui n'aura de cesse de l'accompagner tout au long de ses aventures. Et qu'il opposera aux projets de son ennemi jusqu'à la fin d'un métrage jamais pompier. Ici, le héros reste un homme, avant tout. Ce sont les ambitions du Batman et de son adversaire qui placent ces deux personnages au-dessus de la foule anonyme. Nolan a saisi l'essence du film de genre version années 2000. Pose, en filigrane, la question de la volonté de détruire une civilisation telle que cette motivation s'est dévoilée lors de la tragédie du 11 septembre 2001, amène la question de la relativité des points de vue. Un blockbuster qui pense ? Désormais, plus rien ne sera comme avant.

Un méchant à la mesure du Batman


Batman Begins ne fait d'ailleurs que donner le coup d'envoi d'une saga dont les enjeux sont de plus en plus élevés film après film. Dans The Dark Knight, séquelle sortie sur les écrans en août 2008, le spectateur est propulsé dans le quotidien de l'homme chauve-souris, la poursuite des criminels qui ont réussi à s'enfuir d'Arkham. L'un, d'eux, le Joker, est l'antithèse du Batman. Un méchant de rêve, incarné par le défunt et regretté Heath Ledger, d'autant qu'il vient très rapidement souligner, sous l'intelligente caméra de Nolan, que Batman n'est finalement rien d'autre que la justice tapie dans l'ombre, celle qui intervient lorsqu'il n'y a plus rien d'autre à faire. Le chevalier sombre est effacé, il cède la place au goût prononcé du Joker pour la destruction et l'anarchie.

Surtout, il n'est plus l'image de la victoire garantie. Au contraire même: dans The Dark Knight, les actions du héros ont de lourdes conséquences. Le Bien porte en lui, en miroir, la genèse du Mal. Le Joker, image déjà suggérée à la fin de Batman Begins, naît en réaction à la naissance du dark knight. L'on va encore plus loin puisque c'est indirectement Batman qui est à l'origine de la perversion de l'image du procureur, Harvey Dent, symboliquement surnommé le "Chevalier blanc de Gotham". The Dark Knight pose une question métaphysique autant que politique, celle de la définition du Bien et du Mal l'un en regard de l'autre. Puis brouille les cartes, une dernière fois, en faisant porter les stigmates du Mal au champion du Bien. Le sens de la cabriole est pervers, il vient dire qu'il est plus aisé de croire que c'est l'obscurité, plus que la lumière, qui est capable de donner naissance au chaos. Un questionnement qui trotte dans la tête de pas mal de gens, et d'Américains notamment, depuis quelques années.

La chute du déchu

Nolan, évidemment, ne pouvait s'arrêter là. La fin de The Dark Knight voit la figure du Batman honnie, rejetée par ceux-là même qui lui doivent pourtant tout. Gary Oldman/James Gordon porte le poids de ce mensonge depuis huit ans lorsque débute The Dark Knight Rises. Sur l'image fausse du héros Harvey Dent, qui a tenté de tuer son enfant, s'est construit tout un système judiciaire que Nolan décrit discrètement, mais aussi assez habilement, comme peu respectueux des droits imprescriptibles des criminels. Le réalisateur distille dans le film plus idées assez pernicieuses, renvoyant -une fois encore- aux excès sécuritaires de l'Amérique post 11-Septembre.

Mais cette époque n'a plus besoin de héros. Et c'est dans ce contexte que l'on retrouve Christian Bale reclus dans son manoir. Seul Alfred, une fois de plus impeccablement campé par Michael Caine, lui sert encore de lien avec le monde. Bruce Wayne marche avec une canne, prix de ce qu'il a fait subir à son corps pendant tant d'années. Nolan, décidément génial, pose à travers cette simple image une autre idée forte qui structure toute son oeuvre : le combat pour des valeurs finira toujours par user celui qui en porte l'étendard.

Nolan, dans un remarquable souci de cohérence pour sa trilogie, poursuit sa réflexion à partir de ce point de départ. The Dark Knight posait la question du rôle du Bien dans la genèse du Mal ? The Dark Knight Rises prolonge la thématique. Cette fois, dans cette ville de Gotham qui a oublié le Batman, qui s'apprête à remiser l'un des derniers combattants qui s'étaient rangés à ses côtés -James Gordon-, un nouveau complot se trame. Une arnaque financière pour prendre le contrôle de Wayne Entreprises ? C'est ce que l'on croit tout d'abord. Mais la vérité est bien plus sombre, bien plus inquiétante. Bane, le terroriste engagé pour mener à bien la démolition du patrimoine Wayne, nourrit ses propres ambitions. Et celles-ci ont un terrible écho dans le passé, puisque c'est la Ligue des ombres, à nouveau, qui rattrape un Batman vieilli et usé. Gotham, cette fois, pourrait ne pas s'en relever.

A travers ce pitch, Nolan offre au spectateur ce qu'il lui avait refusé en 2005: la destruction de Gotham City. Il offre à voir, aussi, ce qu'il n'avait qu'effleuré dans The Dark Knight : le spectacle complet et tragique de l'anarchie. The Dark Knight Rises est lourd de sens, ainsi : voici, chers spectateurs, ce qu'il aurait pu advenir si le Batman n'avait pas été là. Figure sacrificielle par excellence, Batman a déjà beaucoup donné à cette ville, et l'on en découvre toute l'étendue à travers ces images. A-t-il tout donné pour autant ? "Pas encore", répond l'homme l'homme chauve-souris à la Catwoman joliment interprétée par Anne Hataway. Une bonne heure avant la fin du long métrage, la conclusion en semble déjà toute tracée.

The Dark Knight Rises, certes, prend son temps. Il pose d'abord un regard mélancolique et tendre sur son héros déchu, sur le poids du mensonge qu'il a eu à supporter pendant tant d'années. Parallèlement, il instille petit à petit les germes de l'apocalypse naissante. Mais Nolan est un fin conteur, il ne perd jamais son spectateur. Le film va crescendo, dévoile toujours plus les implications de chaque acte, de chaque décision. L'engrenage terrible qui mène à la catastrophe est scruté dans les moindres détails, jusqu'à l'avènement de la destruction.

Il fallait cela pour amener Batman face à son adversaire. Contre Bane, son premier affrontement est une défaite totale. Celle du héros en proie au doute, rongé encore et toujours par la mort de ses parents ; abandonné des siens, Alfred lui-même décidant de le quitter. En face, il y a la force de conviction, l'image de l'intégrisme et de celui qui a foi en ses idées au point d'en imprégner ses troupes. Le film, une fois encore, se résume symboliquement à ce combat d'idées. Et pose la question centrale de ce troisième opus: qu'est-ce qui fait agir le Batman? Lui-même l'a oublié, il ne peut donc qu'être détruit par la force brute qui lui est opposée.

Un héros se (re)dresse

Gotham, croyant que son héros est mort -la foi en lui n'a pas tardé à ressurgir par commodité, autre manière pour Nolan de montrer combien cynique est cette société- se déchire alors sous le regard amusé de Bane qui a programmé en secret le jour et l'heure de la destruction finale de la cité. Sous le regard, aussi, d'un Bruce Wayne coincé, grièvement blessé, au fond de la prison même dont seul l'enfant de la Ligue des ombres a autrefois réussi à s'évader. Le lieu, un trou gigantesque creusé à même la terre, est à lui seul une métaphore du Batman : il forge les idées et la foi dans l'obscurité, avant de permettre à cette ferveur sombre de retourner vers la lumière. C'est ici que le film effectue sa transition, dans ce monde sous-terrain dans lequel ils sont quelques-uns à tendre une main à Bruce Wayne. Dans lequel, face au spectacle de l'apocalypse humaine qui se déroule sous ses yeux, via un écran de télévision, l'homme va puiser dans son esprit une nouvelle force de conviction. La réapparition de Liam Neeson (Ra's-Al-Ghul) renvoie directement à Batman Begins, et boucle la boucle. Tout ce qui s'est  passé depuis la destruction de la Ligue des ombres et jusqu'à aujourd'hui n'a donc servi qu'à préparer ce moment. Celui où le Batman devra dépasser sa stature humaine, définitivement, et devenir réellement le super-héros qu'il incarne. Prêt à tout donner, on l'a dit, sans plus rien attendre, plus jamais.

Nolan plonge au coeur des ténèbres pour retrouver son véritable héros. Il lui donne au passage une stature qui lui avait jusqu'ici fait défaut. La mise en scène, alors, prend de la vitesse, les caméras gagnent en mobilité, l'action devient plus soutenue que jamais. Batman passe à l'offensive, et se découvre aussi la capacité de susciter la ferveur dans les rangs de ses partisans. Pour la première fois, il n'est plus le héros solitaire, mais le chef d'une armée. Ses lieutenants sont redoutables: on y croise le futur "Robin", une Catwoman enfin pénétrée des grands idéaux de celui qu'elle a plusieurs fois trahie, un Lucius Fox bien décidé à passer à l'action. La frenchie Marion Cotillard elle-même, assez convaincante dans son rôle, prend les armes. Jusqu'à provoquer l'ultime trahison de ce film riche en rebondissements.

Mais cette adhésion a un prix. Pendant près de deux heures, Nolan contraint le spectateur à souffrir en compagnie du Batman. Souffrance physique au fil des affrontements qui lui sont imposés, durs, secs, sans pitié. Souffrance psychologique au rythme des tortures qui lui sont infligées par un Bane bien plus fin et redoutable que sa stature physique pourrait le laisser supposer. Et Batman, en retrouvant la foi dans son combat, continue à souffrir. Mais il se bat, avec l'espoir de vaincre cette fois. Ce qui change tout à l'écran. Ce qui suscite la foi de ses alliés. Ce qui nous accompagne, finalement, lorsque le héros s'envole vers son destin. Une simple explosion, au loin. Quelques larmes, mais le sentiment d'une juste et belle fin.

Nolan, à ce moment-là, a sans doute conclu son film autant que sa trilogie. Blockbuster oblige, il lui offre cependant un épilogue plus positif, donnant à chacun des personnages une porte de sortie satisfaisante. Presque superflue, cette séquence aura le mérite de laisser l'espoir de voir le mythe renaître de ses cendres. Avec un effet pervers: quand bien même la trilogie doit marquer la fin de la présence de Nolan derrière la caméra et de Christian Bale, cape au vent, sur les écrans, on se prend à rêver d'une suite. Mais Nolan l'a dit et répété : elle n'existera jamais. Un terme peut-être un peu fort: les voies d'Hollywood et du box office sont souvent impénétrables...