Vous en avez tous entendu parler. Dans la nuit de jeudi à vendredi, du côté de Denver, un fou furieux lourdement armé a ouvert le feu sur le public d'une salle de cinéma tranquillement affairé, à ce moment-là, à regarder le troisième volet de la trilogie de Nolan, Batman: the dark knight rises. L'horreur dans sa forme la plus brutale, la plus incompréhensible aussi. Ce qui explique que l'on recherche déjà les raisons de ce geste. Avec les travers habituels auxquels notre société nous a désormais habitués.

Il n'a pas fallu longtemps pour qu'une fois de plus les formes de culture actuelles (cinéma, bande dessinée, jeux vidéo en l'occurrence) soient mises en cause. James Holmes, le tueur présumé, aurait dit aux policiers lors de son arrestation être "le joker". Il aurait par ailleurs pénétré dans le cinéma avec une tenue rappelant le harnachement de Bane, dans le long métrage diffusé, et les cheveux teints en rouge pour faire référence au personnage du joker, précisent les médias qui ont bien sûr sauté sur l'occasion pour donner une couleur particulière à ce drame qui aura tout de même coûté la vie à au moins douze personnes.

Le joker a les cheveux verts. Une approximation suspecte, qui aurait dû inciter les médias à davantage de prudence. Mais passons.

Car la figure de Batman, qui plâne sur ces événements, a incontestablement quelque chose à voir avec l'auteur présumé des faits. Lui-même le dit. Pour autant, le joker est-il motivation principale du crime, ou simple inspiration ? La nuance est cruciale. Dans la première option, Holmes aurait trouvé les raisons de son geste dans la figure imaginaire qu'il a embrassée. On pourrait donc y comprendre que l'homme aurait donc été parfaitement sain d'esprit auparavant, avant de sombrer dans la psychose à cause de sa forme de consommation culturelle. Dans la seconde option, le tueur nourrissait depuis longtemps une forme d'obsession, de psychose, de déséquilibre psychique. Ce malaise latent aurait alors trouvé à s'exprimer à travers un personnage auquel le jeune homme se serait identifié.

La question du mobile

Il semble évident que la deuxième thèse est beaucoup plus plausible et réaliste. Car elle renvoie, historiquement, à des comportements maintes et maintes fois identifiés chez les tueurs en série, les mass murderers et les spree killers. L'Histoire, en ce sens, est  éloquente. Au fil des siècles, les motivations évoquées pour justifier les carnages n'ont cessé d'évoluer en parrallèle des préoccupations sociétales de chaque époque.

Exemple emblématique, la religion a été grande pourvoyeuse de mobiles du temps où elle structurait la société - et elle le reste encore, sa valeur intrinsèque dans les fondements de notre monde n'étant pas encore niée. Je ne parle pas ici du fondamentalisme, attention, mais bel et bien de l'argumentaire fantaisiste de personnes en proie à une psychose sévère. Où le divin devient une vision qui "impose" un crime. A l'image de Pablo Nekado, qui avait reconnu en 2007 encore avoir tué 13 homosexuels au Pérou, "sur ordre de Dieu". A celle, certes plus contestable, de Ravaillac tuant Henri IV au nom de Dieu. A celle encore, au XVe siècle, de Gilles de Rais tuant entre 30 et 300 enfants sur fond de rituels sataniques. Combien, depuis l'aube de l'humanité, sont-ils à avoir revendiqué la même source d'inspiration?

Des sources d'inspiration, il suffit d'un peu d'imagination pour en trouver. Les psychopathes de tout poil ayant sévi sur notre planète ont à peu près tout imaginé. Richard Ramirez, le "Night Stalker" de Los Angeles, avait trouvé son inspiration dans le hard-rock d'AC/DC et les cultes sataniques. Jeffrey Dahmer, toujours dans les années 1980, a un temps évoqué Darwin et la théorie de l'évolution pour expliquer meurtres, cannibalisme et nécrophilie. En juin 2002, à Saint-Sébastien-sur-Loire, un adolescent tue sa voisine à coups de couteau, et revendique le film "Scream" comme principale source d'inspiration. Aux XVIe et XVIIe siècle, la comtesse Bathory aurait tué 610 jeunes filles pour se baigner dans leur sang, au motif de rechercher la jeunesse et de retarder son vieillissement. Où elle est allée pêcher cela ? Dans les vieilles croyances relatives au vampirisme, et indirectement dans les vertus attribuées au sang de Dieu (le graal...).

La façon dont je comprends ce phénomène de la combinaison du meurtre et du fantasme, c'est qu'il est fruit d'une époque. Au Moyen Age et à la Renaissance, c'est dans les Ecrits Saints que l'on puisait les images permettant de mettre en scène ses propres penchants. Aujourd'hui, c'est dans une civilisation du livre, du cinéma, des jeux vidéo que se construit notre culture. Que les pires déviances s'en inspirent n'est donc que logique. Elles ne sont rien de plus que l'écho distordu des préoccupations de notre civilisation.

Un loup pour l'homme

Ce qui m'amène à m'interroger, une fois de plus, sur le sens que nous accordons à toutes les gesticulations consécutives à ce type de drame. Suspension de la campagne de promotion du film, interdiction des déguisements pour les fans dans les salles de cinéma US, débats à bride abattue sur la violence inspirée par l'image aux jeunes d'aujourd'hui... C'est trop, beaucoup trop. Et ce n'est pas pertinent.

James Holmes a choisi de déverser sa folie sur des spectateurs innocents lors d'une séance de Batman ? Sa psychose différente, il aurait pu le faire dans la salle projetant Spiderman, dans un Mac Donald, au milieu de la rue ou dans une librairie. Mais il serait inévitablement passé à l'acte un jour ou l'autre. Accuser le cinéma, un film en particulier, c'est se préoccuper de la forme, et pas du fond. Meurtres en série, crimes de masse (mass-murderers) ou à la chaîne (spree-killers) rythment pus que jamais notre quotidien. Et c'est un phénomène mondial, qui n'est pas même à lier -contrairement à ce que l'on a longtemps cru- aux deux âges de l'industrialisation: de tout temps, des hommes et des femmes ont laissé llibre court à leur folie, rappelant que "L'homme est un loup pour l'homme" (http://www.tueursenserie.org/spip.php?article560). Une idée qui nous renvoie une image inquiétante de nous-même et du monde dans lequel nous vivons. C'est peut-être pour cela que l'on trouve plus rassurant de chercher des raisons à ces actes. Expliquer l'irrationnel, c'est commencer, pense-t-on, à le dominer... Mais sonder la profondeur, la noirceur de l'âme humaine n'a jamais été une chose aussi aisée...

Pour aller plus loin:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Tueur_de_masse

http://fr.wikipedia.org/wiki/Tueur_en_série

http://fr.wikipedia.org/wiki/Tueur_à_la_chaîne

http://www.tueursenserie.org

http://www.horreur.net/18-Interview---Stephane-Bourgoin.html

http://www.police-scientifique.com/Accueil-police-technique-et-scientifique

http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/Monde/Les-tueurs-de-masse-Un-desir-de-toute-puissance-_NP_-2011-07-24-692407