On vit une époque formidable ! En marge des circuits de financement traditionnels dominés par les banques et quelques business angels où il faut montrer patte blanche pour leur arracher une faveur pécuniaire, d’autres plates-formes de développement dîtes participatives ont fleuri. Elles offrent l’opportunité aux développeurs indépendants souvent désargentés de lever des fonds auprès d’investisseurs en herbe aux motivations diverses, souvent désintéressées.
 
Les projets présentés séduisent soient par leur concept audacieux, soient parce qu’ils piquent la fibre nostalgique des vétérans du paddle.
 
Tom Zito a fait le pari d’exhumer d’un passé compliqué le fameux The Night Trap et profite de sa tribune Kickstarter pour régler ses comptes avec ses  vieux démons. En l’occurrence...  Nintendo !
 
La vie commerciale de ce titre est aussi rocambolesque que symptomatique d’une époque vouée à la chasse aux sorcières.
 
Retour en 1991. Nintendo et Sony discutèrent dans le plus grand secret la création d’un périphérique équipé d’un CD-Rom à destination de la Super Nintendo. Des démos ont été créées par Isix une filiale d’Hasbro afin de tester la viabilité du matériel. L’éditeur américain avait été enrôlé bien amont de la fabrication de cet appareil. Night Trap tape à l’oeil des décideurs de Sony USA et NoA, convaincus que la Full Motion Video autrement dit le film interactif était l’avenir de ce support optique. Nintendo jeta son dévolu sur NT. Pendant neuf mois, Tom Zito aidé de son équipe travailla sur ce titre prometteur avant que l’alliance entre les deux fabricants explose en plein vol. Night Trap est sauvé des eaux grâce aux efforts de Sony qui se tourna vers Sega affairé à la mise au point de son propre dispositif, le Sega CD. Pour autant, Nintendo ne claqua pas la porte au nez d’Isix, promettant selon les dires de Tom d’être en tête de liste du nouveau format optique du constructeur.
 
Le jeu fut lancé en 1992 sur la nouvelle plate-forme de Sega. Son élan commercial se brisa contre le mur d’une critique féroce, pointant une jouabilité au rabais. Les séquences vidéos suggestives n’aideront pas à sauver du naufrage cette production. Cependant, le coup fatal vint d’ailleurs. Bien malgré lui, Night Trap fit l’objet d’une opprobre initiée par un Nintendo aux aboies. Fin septembre 93, un groupe de sénateurs s’intéressa à une rengaine dont fait l’objet le jeu vidéo, la violence inhérente de certaines productions. La brutalité crue de Mortal Kombat entraîna Sega et Nintendo dans cette tourmente politico-médiatique. Le numéro un mondial d’alors chercha à allumer un contre-feu afin d’échapper à cette cabale. Puisant dans ses immenses ressources, Nintendo sortit de son chapeau un épouvantail, une version préparatoire de Night Trap héritée de sa collaboration avec le petit studio.
 
 
Le constructeur arrangea la vidéo pour mettre en exergue les éléments subversifs (violence et érotisme) et soumit aux sénateurs cette manipulation grossière destinée à détourner l’attention vers son concurrent. Les conséquences sur le quotidien des membres de l’équipe avaient été terribles : « être jeté en pâture fut une expérience traumatisante notre propriétaire  tenta de nous mettre dehors, car le parking était assailli par les journalistes, notre banque annula notre ligne de crédit. » Mais le pire des traumatismes vint de « Nintendo... nous leur avions remis l’arme qu’ils ont utilisée pour nous abattre ! »
 
Le jeu fut retiré de la vente.
 
« C’était il y a 20 ans. Désormais, Nintendo est une société très différente gérée par des exécutifs très différents » souffle Tom Zito. Comme pour exorciser définitivement ce coup de poignard dans le dos, la réédition de Night Trap sur Wii U est envisagée : « Ce serait une bonne façon de clore vingt ans d’animosité » conclu le créatif.