Pourtant bien moins gourmand, Precursor Games vient d'essuyer son second échec dans sa tentative de lever des fonds afin de faire revenir d'outre-tombe, Shadow of The Eternals. La campagne Kickstarter lancée par le studio s'est bloquée à un peu plus de 300 000 $, loin du plafond objectivé à 750 000 $. Sa première expérience du financement participatif s'était illustrée par une déconvenue identique (128 000 $ récoltés sur les 1,35 million de $ demandés), le studio préférant même saborder sa quête avant l'échéance qu'il s'était fixée. Le rétro n'est plus tendance ?

Pour beaucoup, ce nouveau revers n'est pas lié à des raisons objectives (embouteillage des demandes de financement sur Kickstarter, dissipation d'un effet de mode...), mais à la personnalité très controversée du codéveloppeur Denis Dyack et de la requalification en dons de l'argent encaissé. Dyack est en quelque sorte la bête noire des éditeurs. Malgré un certain degré de professionnalisme (Blood Omen : Legacy of Kain, Eternal Darkness, MGS The twin Snakes...), l'homme s'est constamment retrouvé au centre de batailles judiciaires engagées contre les éditeurs ou studio qui ont croisé son chemin.

Afin de donner toutes ses chances à la x360, Microsoft débaucha en 2005 Silicon Knights jusqu'ici engagé exclusivement avec Nintendo. Le géant de l'informatique confia au studio la réalisation d'une superproduction, Too Human. Ce titre était un vieux projet commencé sur PlayStation (annoncé en 1999) avant d'être reporté au profit de la GameCube (2000) pour être finalement gelé, Nintendo avait d'autres priorités. Microsoft fut séduit par la dimension homérique de Too Human, le moteur 3D Unreal Engine 3 matérialisera les folles ambitions de Dyack. Le développement du jeu connu de multiples ratés, Dyack n'avait de cesse de pointer du doigt les insuffisances techniques du moteur graphique d'Epic et l'absence de maintenance. Cette querelle finira inévitablement devant les tribunaux. Le 31 mai 2012, Dyack sera condamné par la justice et sommé de verser 4,5 millions de dollars de dédommagement au studio Epic. Financièrement étranglé, Dyack liquidera son studio Silicon Knights. Ce n'était malheureusement pas le seul procès perdu par l'ambivalent Dyack. Étrangement, sa fiche Wikipédia ne les mentionne plus depuis mi-août 2013...

 

On croyait l'homme chaos debout après cette débâcle judiciaire. Son retour sur le devant de la scène ludique souleva beaucoup d'interrogations. Lorsque ce dernier fit appel à la générosité publique avec une vieille démo technique du successeur d'Eternal Darkness, des journalistes du site Polygon.com se penchèrent sur la fiche Kickstarter déposée par le développeur. Ces derniers remarquèrent la qualification en "dons" de l'argent récolté. Cette désignation n'était pas anodine. Sous cette forme, la levée de fonds n'exige en effet aucune contrepartie du demandeur. Autrement dit, un don ne peut faire l'objet d'une annulation de la part du mécène (pas de remboursement) et peut être affecté vers d'autres postes de dépense. D'après Polygon.com, Shadow of the Eternals pourrait être un faux prétexte. En réalité, la collecte aurait toutes les chances d'être réaffectée, comme servir à éponger la colossale dette que traîne Silicon Knights. Precursor Games ne serait alors qu'une société écran.

Entretemps, le site Kotaku.com publia une enquête sur la conduite tourmentée du développement d'X-Men Destiny que Silicon Knights réalisera pour le compte d'Activision. L'auteur de l'article à charge évoquera (entre autres) l'évaporation suspecte d'une partie de l'enveloppe financière allouée à la production du jeu. La goutte de trop pour Denis Dyack qui s'est dernièrement fendu d'un droit de réponse filmé durant laquelle il attaque sans prendre de gants la presse et l'accuse de mener une véritable cabale à son encontre.

Ce circuit financier parallèle à ceux qu'empruntent d'ordinaire les géants de l'édition n'est pas soumis aux mêmes règles de fonctionnement imposées par les business angels ou autre banque d'investissement. L'angélisme flottant autour de Kickstarter ne doit pas nous faire oublier que cette plate-forme affranchit les candidats au financement participatif, à l'observation d'une stricte discipline budgétaire assujettie à des objectifs de rentabilité clairement identifiés.