Arc System Works est un éditeur qui aime bien donner leur chance à des jeux qui sortent du lot, quitte à en limiter le budget pour limiter les risques. Soyons honnêtes, ce genre de jeux se destine souvent à un succès d’estime et sert plus à diversifier un catalogue qu’à rapporter de l’argent. Inutile donc d’y mettre plus de moyens que nécessaire. Si je dis cela c’est parce que je pense que c’est ce qui s’est passé avec Qliphah in Providence’s Shadow : par son histoire, son ambiance et surtout son gameplay, le jeu sort totalement de ce qu’on a l’habitude de voir habituellement dans le RPG/jeu d’action/visual novel et ne plaira pas à tout le monde (et surtout le marketing a été très limité, comme souvent avec ce genre de petit jeu). Je pense qu’à cause de cela ce sera un one shot au succès limité, mais que j’ai envie d’avoir tort ! Car malgré tous les défauts inhérents à un projet qui tente de créer de la nouveauté, c’était bien ! Et qu’est-ce que j’aimerais une suite dans le même univers !
Note : ce jeu a été testé sur PC à partir d’un code éditeur. Le jeu est disponible sur Switch pour 40€ en physique ou 25€ en numérique. Une upgrade pour Switch 2 est censée arriver plus tard. Le jeu est sous-titré en français, bien que les images de ce test soient en anglais
Nous sommes à Tokyo, après le “World Collapse”, lors duquel la réalité s’est effritée et dont elle ne s’est visiblement jamais remise. Des événements anormaux et souvent glauques ont lieu régulièrement, qui défient souvent les lois de la physique et de la biologie, et qui impliquent presque toujours des créatures grotesques et difformes, très justement nommées “Aberrations”. Face à ces nouvelles menaces pas encore bien définies, impliquant d’avoir l’esprit très ouvert vu que les notions de réalité et d’impossible sont devenues fluctuantes, la police de Tokyo a créé une unité spécialisée : la division de réponse aux mutations de la sécurité publique. Rena Hizuki, une enquêtrice de cette division, tombe un jour sur Souma Hoshigami, un livreur victime d’une de ces aberrations, qui est devenu une sorte de chimère entre l’humain et l’aberration. Ceci étant du jamais vu, il est récupéré par la division et mis sous la responsabilité de Rena, vu que sa nouvelle nature, en plus de nécessiter une étude approfondie, l’a privé de tous ses droits humains.
Notre duo va devoir enquêter sur plusieurs affaires qui secouent la capitale : la nouvelle drogue, visiblement liée à la hausse de cas d’humains se transformant en aberrations, des tatouages qui améliorent le corps des tatoués, mais à quel prix ? Et derrière tout cela, un nouveau culte visant l’évolution de l’espèce humaine. Culte de fin du monde, des éléments fantastiques qui viennent s’incruster dans le réel (pouvoirs + monstres) et un bon gros mystère à dénouer, on est clairement dans de la dark fantasy en milieu urbain et tous les clichés sont respectés. Pour savoir de quoi je parle, pensez Shin Megami Tensei, Persona 3, Chaos Head ou Chaos Child (testés sur ce blog). Surtout Persona 3 dans tout ce qu’il avait de plus glauque et sombre.
Bien évidemment l’histoire de Qliphah in Providence’s Shadow est totalement originale, avec ses propres concepts et ses propres personnages. Et elle accroche tout de suite. Le mystère est bien réel, et se rapprocher de la réalité au fur et à mesure qu’on trouve des informations donne envie d’aller plus loin. Le jeu a un monde bien à lui et l’utilise pour son intrigue jusqu’au bout, même s’il est trop complexe pour son propre bien. Dès le début on est bombardé par tous ces nouveaux concepts d’aberrations, de taux de réalité, de pouvoirs, et l’univers s’approfondit sans vérifier qu’on a bien tout compris. Pour les besoins de l’enquête, on a accès à un tableau de preuve ainsi qu’à un réseau social dont les posts apparaissent selon votre avancée dans l’histoire. Prenez bien le temps de tout lire, ce n’est pas parce que le jeu ne vous force pas à les lire que vous pouvez vous permettre de les considérer comme optionnels. Et en plus tout est traduit en français, et ça il faut l’apprécier.

Si l’univers est accrocheur malgré sa complexité, nos héros ne sont pas en reste. Leur dynamique fonctionne bien : bien que cette paire se soit formée contrainte et forcée, on échappe au cliché du duo qui s’écharpe au début pour ensuite devenir les meilleurs potes. Ici Souma comprend la situation et préfère coopérer avec la police pour maximiser ses chances de découvrir ce qui lui arrive, tandis que Réna, tout en étant focalisée sur son enquête, sait se montrer compréhensive envers Souma et ne le traite pas comme un fardeau. Et l’évolution de cette équipe qui apprend à travailler ensemble fait plaisir à voir tout au long des 10 - 15 heures qui seront nécessaires pour finir l’histoire. L’antagoniste est également assez inquiétante et menaçante pour donner envie de voir la fin.
Toute l’histoire est présentée au format Visual Novel : du texte, du texte et encore du texte, avec parfois quelques images fixes pour les grands moments. Aucune cinématique, aucune mise en scène. Toute action importante sera juste décrite dans le style “Souma saute et évite l’attaque de justesse”. J’ai beau adorer les visuals novels, c’est assez frustrant dans les moments d’action ou de tension, d’autant que le genre met d’habitude en place des effets sonores ou visuels pour offrir un peu de mise en scène (sprites de personnages qui se cognent, bruits de chocs, écran qui tremble,...). Ici rien de rien, aucune tentative de dynamiser le texte. Heureusement que ce n’est pas une histoire d’action, mais quand même, c’est dommage. D’autant que la musique est plutôt bonne lors de ces séquences, angoissante tout en transmettant un sentiment d’urgence. Pas de quoi l’écouter hors du jeu mais elle nous immerge bien dans l’ambiance.

L’histoire et l’univers sont de qualité, malgré les défauts cités, mais maintenant il faut parler du gameplay, car en plus de la partie enquête, il y a aussi des combats. C’est là que le jeu tente le plus de choses, mais rien n’est totalement maîtrisé. D’abord les phases d’enquête. Elles se déroulent sur une carte de la ville, avec des points d’intérêt. Vous cliquez sur l’endroit que vous souhaitez visiter, et vous regardez la scène se dérouler. Vous pouvez aller sur des points nécessaires à votre enquête, sachant que tous les points proposés ne feront pas forcément avancer l’enquête, certains sont là pour vous faire perdre du temps, sachant que chaque enquête est en temps limité : vous avez un certain nombre de journées avant que la réalité ne commence à s’effriter, et chaque journée est séparé entre jour et nuit. En gros chaque visite d’un lieu prend un tour, et chaque journée est séparée entre jour et nuit. Donc si vous avez 10 jours pour résoudre une enquête, vous avez 10 jours et 10 nuits, donc 20 actions possibles. Et attention car certains lieux devront être visités de jour ou de nuit uniquement pour faire avancer l’enquête. Si vous prenez trop de temps, vous ne subissez pas de game over, mais chaque journée supplémentaire monte le niveau des ennemis d’un cran, ce qui devient très vite pénalisant contre les boss et peut vous contraindre à passer en mode facile ou à redémarrer une enquête (le jeu sauvegarde automatiquement au début de chaque enquête et n’écrase jamais cette sauvegarde, pratique si vous oubliez de la faire).
Certaines visites ne font pas avancer l’histoire, mais apportent des informations sur l’univers, qui iront enrichir le tableau de preuves (le compléter à 100% implique de trouver tous ces événements annexes). Vous pourrez aussi faire des combats juste pour farmer de l’expérience et vous préparer au combat de boss. Mais attention car si la première enquête est plutôt souple, les suivantes nous imposent une limite d’actions très serrées, faisant que finir l’enquête dans les temps est très difficile sans connaître les événements par cœur. Si vous vous lancez dans le jeu, je recommande de vous focaliser sur vos enquêtes jusqu’à débloquer le combat de boss , et ensuite seulement de faire du contenu annexe s’il vous reste du temps. Et aussi de sauvegarder avant chaque actions pour pouvoir recharger si ça n’a servi à rien ; vous ne pouvez pas vous permettre de gâcher la moindre de vos actions, et du coup tout événement pensé pour vous faire perdre du temps devient frustrant pour rien, même si c’est cohérent avec le côté “le temps nous est compté” de chaque affaire. Notons que nos personnages ont accès à leur propre réseau social, dans lequel vous pourrez piocher des informations à la fois sur l’univers, mais aussi sur votre enquête. N’hésitez pas à y aller. D’autant que certains posts contiennent des mots de passe à utiliser pour débloquer des sorts ou passifs très puissants.

La plupart de vos actions déboucheront sur un combat, et c’est là que la partie la plus originale se déclenche. Ils se déroulent en temps réel. Vous dirigez vos deux personnages en leur indiquant quelle attaque faire, parmis les trois que vous avez, de trois couleurs différentes : rouge, jaune et bleu.. Vous et vos ennemis avez chacun une barre de défilement où les actions prévues sont placées : quand l’ennemi prépare une attaque, une barre de couleur est placée sur sa ligne. Et si vous parvenez à placer une attaque de même couleur pour la lancer au même moment, vous parviendrez à contrer l’attaque ennemi. Tout le système repose donc sur votre capacité à contrer les attaques ennemies, tout en intercalant vos propres attaques pour créer un système de combo qui vous permet de multiplier les dégâts infligés. Le système est très dynamique, surtout si on y ajoute la possibilité que les attaques passent en mode renforcé (moyennant un cooldown) leur permettant de faire plus de dégâts, avec un timing beaucoup plus large pour contrer, ainsi que l’existence de sorts de soin/buffs/debuffs, qui ont leur propre cooldown pour pouvoir être lancés.
Ces buffs peuvent être gagnés en récompense des combats. Ils ont un taux de drop d’environ 50% en difficulté normale et sont toujours indiqués comme récompense potentielle avant chaque combat, comme ça vous savez ce que vous pouvez obtenir (et aussi quel endroit visiter pour déclencher un combat aléatoire qui vous donnera peut-être le sort qui vous intéresse), ce qui fait que si vous en voulez un absolument il faudra recharger votre partie si vous ne l’obtenez pas au terme du combat, vu que comme je l’ai dit vous ne pouvez vraiment pas vous permettre de perdre votre temps ingame à refaire le même combat encore et encore. A noter que vous pourrez aussi obtenir des passifs pour vos personnages, tout ceci pour créer des builds, et les possibilités sont vraiment nombreuses. Gros bémol cependant sur les textes descriptifs, ils sont parfois clairs, parfois complètement cryptiques. J’estime qu’au moins le tiers des sorts de buffs/débuffs seront mis de côté pour cause de “rien compris et la flemme d’essayer”.
Par contre, autant l’univers et l’ambiance, malgré les quelques défauts, sont de bonne facture, autant les combats nécessitent un bon temps d’adaptation. Entre les barres de défilement alliées et ennemis à comprendre, le fait qu’on ne voit que les attaques de l’ennemi qu’on cible, qu’on affronte souvent deux ou trois ennemis, et que le fait que les attaques ennemis en cours sont aussi indiquées par des cercles qui se superposent (pour indiquer le timing desdites attaques), c’est rapidement le foutoir et même une fois le systèmes maîtrisé il est difficile de tout gérer dès qu’on a plus d’une cible à gérer. D’autant que pour changer de cible il faut cliquer sur le stick gauche, utilisé aussi pour l’esquive, ce qui fait qu’une fois sur trois, je voulais changer de cible et j’ai esquivé, me jetant parfois dans une attaque. Un plaisir dans les combats tendus. Bref une fois maîtrisé c’est grisant de dominer les adversaires, mais on finit toujours par redescendre à cause des imprécisions du système et des contrôles. Dommage car ça aurait pu être le plus gros point fort du jeu et au final c’est juste une tentative cool et respectable, mais pas totalement convaincante. Et encore plus dommage du fait que les décors de combats sont les mêmes du début à la fin. Il y en a environ cinq ou six et de toute façon les compter ne sert à rien tellement ils se ressemblent. Vous avez vu un décor, vous les avez tous vus. Et les musiques de combats sont bonnes, mais au nombre de trois : une pour les combats de base, une pour les boss et une pour le boss final.
De toute façon le jeu ne dure que 15 heures environ, donc ce manque de contenu (le jeu n’a que cinq chapitres, pour cinq enquêtes) n’est pas trop pénalisant. Certains trouveront que ça fait peu, mais mine de rien je pense que c’est la durée de vie correcte. Inutile de prolonger artificiellement l’expérience, ici tout est plutôt bien rythmé jusqu’à la fin de l’histoire. Et si vous voulez prolonger l’expérience, un NG+ vous permettra de refaire l’histoire avec quelques avantages. Vous pourrez aussi vous frotter à des combats de plus haute difficulté si ça vous tente.

Comme vous avez pu le voir, Qliphah in Providence’s Shadow est un petit jeu très dense. Les mécaniques se répondent toutes entre elles et à décrire c’est très compliqué, mais à jouer c’est beaucoup plus facile à prendre en main. Le tout est assez bien agencé. Il y a juste le système de timing qui nécessite du temps pour être pris en main, et qui reste brouillon par moment. Clairement ce jeu a besoin d’une suite qui affinerait la formule. Mais en l’état ça reste très agréable à parcourir. l’univers est vraiment bien pensé et donne envie d’y retourner pour en apprendre plus, ce côté “fantastique urbain” marche vraiment bien et les personnages sont vraiment attachants, par leur dynamique et leur personnalité. Par contre il faut apprécier les visuals novels et leur mise en scène limitée, inhérente au genre. Du début à la fin, tous les aspects du jeu sentent le petit budget, mais je trouve que l’équipe d’UnitePlus nous a quand même pondu un bon jeu, qui serait parfait pour qui veut avoir une expérience originale et risquée, entre deux AAA.
Vous aimerez ce jeu si :
- Vous aimez les ambiances fantastiques en milieu urbain, un peu glauques et sombres, remplies de mystères, d'organisations secrètes et de cultes louches.
- Vous aimez les combats rythmés, nécessitant de planifier ses actions et de réagir vite aux patterns ennemis
- vous aimez les visuals novels qui intègrent d’autres styles de jeux pour se renouveler
Vous n’aimerez pas ce jeu si :
- Vous cherchez des jeux longs
- Vous voulez un système de combat aux petits oignons, qui ne soit jamais injuste
- Vous aimez avoir un minimum de mise en scène pendant votre histoire. Si c’est pour tout se faire décrire à l’écrit autant acheter un livre
Test réalisé par Luciole