Yeah, yeah, oh yeah ! What condition my condition was in”. La voix déraille quelque peu sous l’effet du LSD, mais la mélodie est parfaitement identifiable. «Just Dropped In» de Kenny Rogers, un hymne extralucide issu de la contre-culture américaine de la fin des année 60, popularisé trente ans plus tard par le Big Lebowski des frères Coen. Soit le parfait générique, judicieusement choisi par les Suédois de Zoink Games pour introduire l’expérience complètement barrée de Stick It To The Man, projet indépendant dont vous deviendrez vite… dépendant.

C’est ton destin !

Testeur de casques de chantier de père en fils. Difficile pour Ray, bonhomme à l’esprit aussi léger que le vent, d’imaginer un autre avenir, triste avenir, que celui de recevoir matin comme soir, toute sorte de projectile sur le crâne. Il s’en est fait une raison, le bougre. Jusqu’à ce terrible accident qui va changer le cours de sa vie. Cette fois, c’est le destin qui vient s’écraser sur ses frêles épaules, sous la forme d’un étrange projectile tombé du ciel. Le choc est violent, le réveil à l’hôpital aussi douloureux qu’irréel : Ray n’est plus seul dans sa tête. Un mystérieux appendice rose s’en échappe désormais. Tel une main baladeuse, ce bras télescopique peut comme bon lui semble, fouiller sans consentement l’inconscient de chaque personne qu’il croise. Le jeu peut enfin commencer…

Mario et Luigi, ces mafieux.

Surprenant, dérangeant, intrigant. Avec sa radicalité assumée, Stick It To The Man ne peut laisser indifférent. Dès les premières minutes, le spectre émotionnel est chamboulé. Le rire d’abord, face à une galerie de personnages ubuesques (au hasard, les frères mafieux Mario et Luigi, ou encore la petite amie de Ray, phobique du raisin…), des situations totalement loufoques (vous serez parfois contraint d’arracher leurs jambes à une triplette de catcheurs siamois…), ou bien des dialogues tordants, jamais vulgaires, écrits par le Canadien Ryan North, auteur du comic book Adventure Time. A ce titre, le doublage en anglais rajoute ce qu’il faut de second degré, quand les sous-titres, traduits intégralement en français, respectent à la lettre le propos et l’intention comique.  

Après le rire, vient l’émerveillement, devant un univers à la personnalité affirmée et tellement rafraîchissante, avec ses personnages 2D en papier, sa bande-son jazzy, ses nuances de couleurs sombres et piquantes, et ce grain permanent à l’écran, relevant par moment de la bande dessinée interactive. A savourer s’il vous plaît, grâce au mode off-tv.

S’invite enfin la circonspection, avec cette question qui revient sans cesse : que faut-il faire ? La réponse arrive bien assez tôt. Si l’intrigue se dévoile lentement mais sûrement (avec la plus grande cohérence, vous verrez…), le gameplay et les mécaniques de jeu se maîtrisent en un rien de temps. D’autant que le gamepad apporte un confort évident grâce au tactile et une rapidité notable, en permettant notamment d’afficher la carte (un poil trop petite, il est vrai).

Je pense donc je suis.

Bien qu’il adopte les codes du jeu de plate-forme avec son scrolling horizontal, sa progression sur plusieurs niveaux et son héros bondissant (avec un manque de précision dans les sauts parfois gênant), Stick It To The Man se veut, avant toute chose, l’héritier des plus grands jeux d’aventure-réflexion, lorgnant à l’évidence vers les références du genre (Maniac Mansion, Monkey Island). Reparties entre dix tableaux distincts (mention spéciale à la chevauchée intérieure du cerveau de Ray), les énigmes servent autant l’intrigue que sa progression. Il faudra pour les résoudre, interagir avec tous les personnages, écouter leurs complaintes, et trouver évidemment des solutions à leurs problèmes. Comment ? En pénétrant les plus profondes de leurs pensées grâce à ce fameux bras magique. Pour cela, deux options s’offrent à vous : tapoter l’écran tactile ou bien viser votre plasma Full HD à l’aide du gamepad, façon ZombiU. La situation posée, vous obtiendrez alors des autocollants (« stickers » en anglais), soit autant d’objets qu’il faudra ensuite attribuer à d’autres intervenants : un dentier dans le gosier d’un édenté, une perruque sur le crâne chauve d’une détenue, un bras dans la gueule d’un crocodile affamé, pour ne citer que les situations… les moins cocasses ! La linéarité des tableaux (ce qui n’empêche pas les aller-retours) facilite grandement la chose, comme les points de sauvegarde réguliers, et même si parfois on se surprend à coller ces fameux stickers un peu partout, la « logique » (notez bien les guillemets) prendra souvent le pas sur l’à-peu-près.

Le parti pris est ici total. Pas de barre d’énergie, ni de vie affichée à l’écran. La mort n’est pas prévue au scénario. Il vous arrivera parfois de tomber dans le vide ou bien de vous faire harponner par l’un des nombreux ennemis lancés à vos trousses. La vie prendra à chaque fois le dessus. Prônant le plaisir de jeu total, les développeurs de Zoink Games ont tout fait pour qu’aucun élément ne perturbe la lecture et la compréhension de l’histoire, le véritable personnage central de cette aventure hors du commun. Car Stick It To The Man (que l’on pourrait traduire comme une « volonté de résister à toute forme d’autorité » ) dépasse à l’évidence son postulat de base, et fait en réalité l’introspection de ses propres créateurs, sondant ainsi leur folie, leurs plus insoupçonnables volontés, qu’ils assument, en les transposant habilement à l’écran. Des créateurs indépendants, et donc affranchis des conventions d’une production vidéoludique qui finit par se copier et se parodier elle-même. Certes, le plaisir est ici un peu court au regard de la durée de vie (comptez 7-8 heures pour en voir le bout). Reste qu’il faut savoir parfois prendre le plaisir là où il se trouve.

Derrick.

Stick It To The Man, disponible sur l’eShop de la Wii U (existe aussi sur PS4, PS3, Vita, PC, Mac). Taille : 1056 Mo Prix : 7,99 euros. http://www.stickitgame.com