Je dois vous avouer quelque chose : au risque de passer pour un psychopathe, j'adore poignarder. J'aime les lames, les couteaux, les sabres, tout ce qui coupe. J'essaye de jouer tous les jeux qui me proposent de le faire proprement et avec style. Je ne nie pas le charme nacré du fusil à pompe, ni le raffinement du bazooka, toujours idéal pour raser les immeubles. Evidemment, j'apprécie la saveur rustique des coups de pieds retournés ou sublimer l'urbanisme en écrasant des villes à bord de robots géants. Mais au fond, mon plaisir, c'est la lame affûtée qui tranche et qui découpe. Et, que Dieu le bénisse, il n'y a QUE ça dans Metal Gear Rising : Revengeance.

Au dessus de 9000

Il faut voir avec quelle harmonie Raiden, re-cybernétisé de partout, peut tout découper. Tel un calligraphe qui manierait le pinceau, il bascule dans un "Blade mode", où le temps passe plus doucement, ce qui permet d'ajuster sa coupe avec la finesse d'un samouraï. Non seulement c'est génial de transformer ses adversaires en Apéricubes, mais c'est aussi hypnotisant à regarder. Après tant d'offres différentes dans le domaine du coupe-coupe, de Bushido Blade à Tenchu en passant par SoulCalibur, Metal Gear Rising Revengeance est le jeu où trancher ses ennemis est le plus fun. Il faut voir le délice de dégâts urbains, voir comment les membres tombent sur le sol, comment les cyborgs estropiés rampent, comment rien ou presque ne résiste à son sabre. Et ce nawak total quand Raiden arrache le cœur de ses ennemis pour leur absorber leurs électrolytes comme d'autres ingurgitent du Tropicana Pure Premium. On a rarement vu pareille boucherie depuis le très sous-estimé Zangeki no Reginleiv, un ovni "pour public averti" sur Wii jap par les développeurs de Earth Defense Force. Magnifique dans son exécution, Rising Revengeance est vraiment le pendant futuristique du fun d'un massacre au tomahawk de fort de soldats anglais dans Assassin's Creed III. A la section Katana, il y aura un avant et un après Revengeance.

Abusay

C'est une habitude, même en mode "badass", Raiden sera humilié à intervalles réguliers durant le jeu, sans autre raison que l'humour. Même pas mal, Raiden ringardise quand même les autres jeux d'action par son "what the fuck" permanent. Même MGS dont l'un des plus terribles boss est réduit au rang de Canigou dès le premier quart d'heure de jeu. Comme dans Bayonetta, il y a une recherche permanente de la verticalité, un peu comme dans un film de Miyazaki, mais où tout explose. Tout est grand, tout est abusé, comme la déjà mythique "garde magique" de Raiden. Et ce n'est pas un simple bouton qui la déclenche mais une combinaison. "Avant+sabre", une combo magique inspirée de Street Fighter 3. Anti-naturel mais tellement gamer, c'est une parade capable de bloquer un autobus balancé en pleine poire à toute allure. Absurde, oui, mais on le comprend vite, ici absurde veut dire parfait.

On pourrait croire que Rising Revengeance se dédie uniquement à l'action, oubliant l'aspect "infiltration" qui a fait la popularité de la saga. C'est un peu vrai. C'est un pur jeu d'action. Mais on peut quand même très souvent se la jouer discret et trouver le meilleur itinéraire, jouer avec les ombres, se mettre dans un carton pour faire le "snake" et trucider comme butinerait un papillon, de garde en garde. Comme dans Assassin's Creed, on y va pas à pas, du one shot kill. On retrouve alors cette simplicité élémentaire, un bouton enfoncé = un garde assassiné, sans doute la deuxième chose que je préfère en ce bas monde. Mais l'essentiel reste quand même la baston rugueuse, souvent rythmée par une assourdissante musique rock.

Speed & racé

Vous vous souvenez quand on affrontait vraiment des ennemis "in-game", plutôt que de mater d'interminables cinématiques et d'effectuer quelques manips simplistes pour faire avancer le film ? Man, c'était le bon vieux temps. Heureusement, Metal Gear Rising Revengeance remet le jeu au cœur de toutes les attentions. Avec moins de blabla que MGS mais aussi moins de finesse. Pas de bonnes vieilles features géniales comme "le héros qui vomit quand on fait des ronds avec le stick analogique". A la place, le "ninja run" permet de courir vite et de sauter un peu partout. C'est moins profond que le parkour d'Assassin's Creed dont il n'a pas non plus les prétentions historiques.

Achtung Baby

Mais un peu d'infiltration, d'humour, cela est-il suffisant pour en faire un Metal Gear ? En tout cas, ses personnages sont dans la ligne droite d'une production Kojima. Le ruskof "krétinou" comme un Zangief, "da", la jolie arabe au caractère de feu et au devoir de mémoire belliqueux, le chien robot avec un humour de robot-chien, le coréen indéchiffrable et surtout un allemand sorti de Papa Schultz, c'est un véritable tour du monde des accents bidons tout droits sortis d'un film bonnard des années 80 qu'entreprend Raiden.

Mais dans cette montagne russe de ninjas et de robots, le scénario est étonnement linéaire pour du Kojima, Pour le reste, Rising Revengeance procède, comme Jospin, à un droit d'inventaire. Jonglant entre premier degré absolu et débilité profonde de l'humour "touche-pipi" propre à Metal Gear, il s'agit simplement d'une quête de vengeance (d'où le titre) mêlée à plein de bons sentiments et d'enfants à sauver du joug du cyber-libéralisme. En prime quelques laïus inévitables sur l'exploitation des gamins cybernétisés par le Grand Capital. Mais c'est très simple. Pas de 4ème mur, pas de twist "OMG", l'action survitaminée devenant elle-même l'intérêt de notre Ninja masochiste.

"Riiiise from your grave"

C'est aussi pour cela que Metal Gear est sans nul doute une des franchises les plus innovantes dans le sens où elle ne joue jamais la sécurité, toujours à se mettre en danger. Le mariage de raison avec PlatinumGames, les nouveaux "yesmen" du jeu d'action, semble couler de source tant leur univers et leurs inspirations se ressemblent. Pour Kojima, sortir Revengeance aujourd'hui était l'occasion de sauver l'honneur en réparant un projet qui fut un temps carrément annulé. On ne pouvait décemment pas laisser une aussi bonne idée que "un Ninja Gaiden avec des robots géants" aller au vide-ordures.

The Love Boat

PlatinumGames a aussi tout à prouver dans l'opération. Des jeux pêchus, une vraie patte, mais jamais de vrais succès commerciaux dignes de ce nom. Entre Sega et Platinum, c'est la fin de la lune de miel, au moment où la crise frappe de plein fouet l'ex-géant trop dépensier. A tel point que Bayonetta 2 se fait grâce à Nintendo, Sega se la jouant les mains propres à la Ponce Pilate, ni vu ni connu. Avec Rising Revengeance, ils tiennent une occasion en or de marier l'univers cinéphilique baroque de Kojima à leur savoir-faire indéniable. Ils n'ont pas seulement sauvé le jeu, ils en ont fait exploser les limites. Le "whatdafuck", ils connaissent. Ils ont fait un jeu entier sur une sorcière lesbienne à lunettes avec des flingues à la place de ses talons qui tirent en même temps qu'elle distribue des mandales. Si "n'importe quoi" qu'elle finit par mettre des claques aux dieux eux-mêmes. Les rois du concept imparable. Le très sous-estimé Vanquish était l'histoire d'un type en armure avec des réacteurs sur les jambes pour glisser plus vite sur le sol, parti dans une station spatiale pour tuer les communistes de l'espace. Qui pouvait un seul instant douter que PlatinumGames loupe "un cyber-ninja avec un sabre invulnérable face à des capitalistes-robots" ? Certainement pas moi.

Certains diront qu'il est trop court. Et ils auront raison : toutes les bonnes choses sont désespérément trop courtes. Je viens de terminer à nouveau Metal Gear Solid. Et malgré des personnages peu construits, à la limite du blockbuster monodimensionnel, MGS premier du nom est toujours un de mes jeux préférés de tous les temps.

Rising Revengeance m'a duré plus longtemps que MGS et Vanquish et bon dieu, combien de continues même pas comptabilisés ai-je claqué sur ses derniers boss. Il n'a même pas le temps de devenir répétitif. Un jour, comme pour MGS, je me le referai avec l'épée de Snake, vendue sournoisement en DLC, juste pour l'ivresse. Un deuxième coup de lame, pour raser d'encore plus près.

Si vous aimez le plaisir simple de tuer des gens en jeu vidéo, Metal Gear Rising Revengeance est pour vous. Néanmoins, il existe quelques raisons légitimes de désapprouver. Par exemple si pour vous, le Japon, c'est le zen et les cerisiers en fleur. Compréhensible : la musique rock de Rising Revengeance est assourdissante et n'utilise même pas les airs de MGS. Ou peut-être quà votre avis, un jeu d'action doit durer aussi longtemps qu'un RPG ? MGRR dure à peu près le même temps qu'un Metal Gear Solid habituel que je refais avec passion. Certains diront que donner des coups d'épée, c'est répétitif. Ils auront raison. Mais je suis de ceux qui ne sont pas dérangés par la rengaine des jeux viscéraux. Des heures de terraforming de ville au bazooka dans Earth Defense Force ? Pas de problème. L'humour débile de Kojima vous horripile ? Plausible. Ce serait dommage, ça fait aussi partie de l'ADN de Metal Gear, entre parodie du ciné US, ultra sérieux et ambiance pipi caca. Vous avez peut-être les ninjas en horreur à cause d'une overdose de nanars des années 80 ? C'est pas grave, ici ils sont aussi cyborgs. Et puis il y aussi des cyber-samouraïs. Sinon il y a les jeux Nintendo, parfaits pour tout public. Vous pensez peut-être que le titre même du jeu est stupide ? Il l'est. Rising Revengeance sonne comme le mélange improbable de brochette-fromage, de Michael Bay et de Morsay. Il est aussi taré que peut l'être un jeu où l'on découpe les ennemis moignon par moignon. Plus grave, vous avez peut-être un traumatisme lié à la section d'un doigt ou d'un membre. Ça ne m'est jamais arrivé mais je peux comprendre, on n'a pas envie de payer pour revivre ça. Et puis il reste toujours "ne pas aimer les jeux d'action", parce que ça aussi, c'est une possibilité. Si aucune de ces objections légitimes ne vous concernent, vous n'avez aucune putain d'excuse.