Bonjour à tous,

Pour ce premier post du mois d'août - qui sera sans doute, aussi, l'un des derniers puisque le soleil m'appelle -, j'ai envie de me faire le relais d'une série d'articles et posts de blogs peut-être un peu passés inaperçus, mais qui donnent pourtant une très bonne image de ce qui est  en train de se dérouler sous nos yeux du côté de Londres, en marge des Jeux Olympiques 2012. J'utilise le terme sciemment, pour montrer l'étendue des coups de griffe qui sont portés par le Comité International Olympique au droit d'expression : selon L'Olympic Games Act signé avec le gouvernement anglais, il m'est en effet théoriquement interdit d'utiliser cette simple expression. Au motif qu'elle est protégée par la notion de propriété intellectuelle.

Le nerf de la guerre

Vous n'êtes pas sans savoir que les JO constituent, avant même d'être un rendez-vous sportif, une gigantesque machine à cash. Les droits de retransmission TV sont faramineux, puisqu'on parle de 4 milliards de dollars pour la diffusion de l'événement à travers le monde - et 50 millions d'euros déboursés par France Télévision, rien que pour l'hexagone. Les contrats avec les sponsors publicitaires, également, sont juteux : on évoque 781 millions d'euros déboursés  par les onze principaux sponsors de l'événement depuis 2009 (730 millions depuis 2010 selon le Monde) pour obtenir l'exclusivité sur la manifestation.

 

Protéger à tout prix la marque

Autant dire que les enjeux sont colossaux. Et ce sont eux qui justifient la mise en place d'un arsenal légal particulièrement répressif pour préserver cette propriété intellectuelle. Jusqu'à finir par nier certains droits fondamentaux comme le simple droit d'expression.

Je citerai ici quelques articles qui font le tour de la question. Celui de Maxime Goldbaum pour Le Monde, d'abord (http://www.lemonde.fr/jeux-olympiques/article/2012/07/24/a-londres-le-cio-joue-a-big-brother-au-service-de-ses-sponsors_1735959_1616891.html), qui donne pas mal d'exemples sur le sujet. Celui de Lionel Maurel, conservateur d'Etat à la BNF, ensuite (http://scinfolex.wordpress.com/2012/07/27/comment-la-propriete-intellectuelle-a-transforme-les-jeux-olympiques-en-cauchemar-cyberpunk/#comment-3953). De bonnes bases pour commencer à se poser les bonnes questions. Celui de Thierry Noisette sur zdnet.fr, enfin (http://www.zdnet.fr/blogs/l-esprit-libre/jeux-olympiques-la-dictature-de-la-propriete-intellectuelle-39774679.htm), est également très instructif en proposant une explication de texte du billet de Lionel Maurel.

On y comprend que tout est parti d'une loi d'exception dont le vote a été obtenu par le CIO auprès des instances gouvernementales anglaise. En 2006 a ainsi été approuvé le Olympic Games and Paralympic Games Act qui étend de manière inédite la protection des droits de propriété intellectuelle liés à l'événement, et renforce l'arsenal répressif disponible pour contrer les réfractaires. Important, car le Locog, comité d'organisation des jeux, a mis en place tout un arsenal d'accords avec les sponsors afin de définir leurs domaines exclusifs. Je vous donne quelques exemples :

- Les frites sont un domaine réservé de Mac Donald's dans l'enceinte des stades accueillant les JO. Pas question donc pour un restaurateur d'en proposer sur sa carte, sauf une exception unique : sur un plat de fish and chips, spécialité culinaire locale.

- Interdiction formelle pour un spectateur de porter un T-shirt vantant la marque Pepsi, puisque c'est Coca Cola qui détient les droits exclusifs pour la manifestation. Or, le Locog a mis en place une zone d'exclusion des marques sur les sites dont il a la gestion. Les agents sont donc en droit de vous forcer à changer de T-shirt.

- Envie de tweeter en temps réel lorsque vous êtes au coeur de l'événement ? Sachez que vous n'aurez le droit de le faire qu'à la première personne. Le contrôle du Locog s'étend jusque là, en effet.

- Les médias doivent avoir acheté les droits des symboles et termes liés aux jeux pour pouvoir les utiliser. la chaîne BFM, faute de l'avoir fait, en est par exemple réduite à parler de "jeux d'été", cite Lionel Maurel.

- N'essayez même pas d'embarquer un routeur 3G ou wifi pour vous connecter, il faudra passer obligatoirement par le système wifi mis en place pour l'événement. Et vous payerez par carte Visa, la marque étant partenaire exclusif de l'événement.

Quant à la police du langage que j'évoquais plus haut, elle est omniprésente. Sachez ainsi qu'il ne sera pas toléré l'emploi simultané de deux deux termes suivants dans une même expression : "jeux", "2012″, Twenty Twelve", "gold", "bronze" ou "medal". Enfin, je n'évoquerai même pas la protection du logo des JO : trop de bouchers, fleuristes et pâtissiers, à Londres, en ont déjà fait les frais.

Le fond du problème

Un tel niveau de restriction est évidemment inédit dans le contexte d'une telle manifestation sportive, et dont -je le rappelle- le sens en a toujours été théoriquement la promotion des valeurs du sport amateur - contre celles, people et fric, du sport professionnel. Ce à quoi nous faisons face aujourd'hui, c'est à une prise de contrôle de l'espace public par des intérêts privés au motif d'une maximisation des profits potentiels. Or, que des multinationales imposent  à la population une manière de penser, d'agir, de parler pose pas mal de question relatives à l'essence même de la démocratie et à ses valeurs fondatrices.

Maxime Goldbaum, pour Le Monde, cite ainsi une réflexion très pertinente de Patric Clastre, historien des Jeux Olympiques : "On assiste à une prise de contrôle par le CIO et par ses sponsors des espaces olympiques. Ils créent un système autarcique dans lesquels s'imposent, pour une durée déterminée, une loi d'exception, à l'image des lois antiterroristes. Le CIO sécurise l'organisation même des jeux depuis trois olympiades. McDonalds nourrit les athlètes et les spectateurs, Coca les abreuve et Visa sécurise les paiements." On comprendra par là que l'espace dédié aux Jeux dispose d'un contexte légal différent du reste du territoire anglais. Et là où un tel dispositif peut parfois éventuellement se comprendre pour l'intérêt supérieur d'un peuple, il est cette fois mis au service d'intérêts financiers totalement arbitraires. On est en droit de s'inquiéter.

 

L'un dans l'autre, ce qui est peut-être le plus regrettable pour l'instant -il ne s'agirait pas que de telles mesures deviennent la norme dans nos sociétés, ce qui serait une sérieuse reculade pour nos démocraties-, c'est que l'esprit même de la manifestation olympique s'en trouve écorné. Maximilien Goldbaum, toujours pour le Monde, rappelle qu'en 1981 encore, l'organisation de Jeux Olympiques se fondait sur une simple réunion informelle, un gentleman agreement. Les temps ont bien changé... Et ça ne fait que commencer : l'organisation du prochain Mondial de football, en 2014 au Brésil, semble prendre le même chemin... (http://www.hispanioo.com/billets/bresil-choisir-entre-le-mondial-et-la-souverainete)