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Ca y est, la séance vient de s'achever. Rogue One, huitième opus et premier spin-of en bonne et due forme de la franchise Star Wars, est désormais derrière moi. Je dois dire que je suis, plus que contenté, paradoxalement assez soulagé. L'idée de sortir du canon de la saga, les reshootings qui ont fait polémique pendant l'été et même le réalisateur, Gareth Edwards, capable du meilleur (Monsters) comme du pire (Godzilla), m'avaient fait douter au point que ce n'est qu'hier que je suis allé prendre ma place, porté par la tradition qui me fait aller aux premières séances de chaque Star Wars depuis que je suis gamin. J'avais tort, au moins en partie, de me méfier, car j'ai pris du plaisir pendant les quelque 2h10 que dure cette épopée. Je n'en ressors certes pas totalement convaincu, mais suffisamment enchanté pour avoir envie d'en traiter.

Mais d'abord, parlons du contexte. Ce Rogue One est un précurseur. Vous comprendrez par là que le film entend narrer comment les plans de l'Etoile noire arrivent entre les mains de la rébellion, de la princesse Leia et de Luke Skywalker in fine dans le quatrième opus, intitulé "Un Nouvel Espoir". La temporalité des deux longs métrages est quasiment la même. Rogue One se place dans les jours qui précèdent l'attaque de l'arme ultime de l'Empire, et suit la trajectoire d'une jeune héroïne,  Jyn Erso (Felicity Jones), qui a vu sa mère être tuée et son père se faire enlever par les forces de l'Empire alors qu'elle était enfant. Evidemment, la choupette a grandi et elle en veut terriblement aux méchants.

Pas de Skywalker dans cette affaire, donc, et  une prise de distance parfaitement assumée avec les précédents volets, ce dès les premières secondes.  On comprend immédiatement que le long métrage entend marquer une rupture avec les sept opus du canon lorsqu'il retoque le générique qui a fait la légende de la saga. Rien, ici, ne vient marquer les enjeux, expliciter le contexte sur les notes magistrales de la partition de John Williams. L'absence même de cette dernière est un point crucial d'ailleurs, puisqu'elle structure tout le film. A l'exception de l'un ou l'autre moment de complicité privilégié avec le fan qui comprend l'allusion à un événement de l'épisode IV, Rogue One trace son propre sillon au fil du son... jusqu'à tenter de créer son propre gimmick (las, si la recette est comprise, digérée, la mélodie n'est pas franchement inspirée et, pire, pas toujours très adaptée. Dommage pour l'OST qui, malgré quelques belles envolées, ne saura jamais vraiment charmer). Edwards réalise un long métrage d'Edwards dans un univers Star Wars, sans se plier aux règles usuelles que cette parenté devrait impliquer.

Sur la forme, le réalisateur clame donc son indépendance. Sur le fond en revanche, il répond au cahier des charges. Les enjeux de l'oeuvre sont limpides. Le spectateur sait une chose en entrant dans la salle, à savoir que l'obtention de ces plans a coûté la vie de nombreux héros - c'est ce qu'expliquera Leïa dans Un Nouvel Espoir. Toute la question est donc de savoir qui survivra, et qui n'y parviendra pas. Edwards a parfaitement conscience de cette réalité, et la tonalité du long métrage s'en ressent: c'est un univers assez sombre qui est dépeint ici, dans la veine de ce qu'Irvin Keshner avait proposé dans L'Empire Contre-Attaque, qui reste l'opus le plus abouti de la saga. Sombre, et pas manichéen. Les personnages qui entourent l'héroïne n'ont rien de chevaliers blancs, les rangs de la rébellion sont peuplés d'assassins, d'extrémistes, de couards. Drôle de revers de la médaille, Rogue One montre le "côté obscur du bon côté" de la Force, et fait entrer son film dans des nuances de gris assez éloignées des enjeux habituellement caricaturaux des différents volets de la saga. Il faut entendre le chef des forces impériales tenter de convaincre son opposant de se rallier à lui au motif qu'il y va de "la paix dans l'univers" pour comprendre que tout est relatif, jusqu'à aux concepts de justice et de vérité, décidément à géométrie variable dans notre bonne vieille réalité.

Cette noirceur est au coeur de l'aventure et conditionne les relations entre les principaux protagonistes. En parlant d'eux, je vous économise ici le listing des héros rencontrés, des compagnons avec qui Jyn va se lier d'amitié au fil du périple - et des dificultés. Tout juste retiendra-t-on la prestation du trouble Cassian Andor (Diego Luna), capable d'aller très loin pour ses convictions, et celle de Chirrut Imwe (Donnie Yen, toujours excellent), un combattant aveugle qui semble étonnamment clairvoyant. Imwe a une place très importante dans le film: si la Force a disparu (les chevaliers jedi ont été exterminés, remember), son rôle vient postuler qu'elle n'est pas éteinte pour autant, qu'elle affleure chez des personnes sensibles à sa présence. Imwe, en d'autres temps, aurait sans doute porté un sabre laser. Il est, ici, comme une bougie dont la flamme vacille dans la nuit.

Rogue One construit habilement la confiance qui va unir ces personnages. Il multiplie les scènes de bravoure, de combats spatiaux, d'actes de renoncement et d'abnégation, mais se préoccupe surtout de raconter l'héroïsme et le sens du sacrifice de gens que rien ne prédestinait à cela - le personnage de Bodhi Rook, interprété par Riz Ahmed, en est un exemple vibrant. Cette dimension presque intimiste est l'une des grandes forces de l'oeuvre, et n'en jure que davantage avec ce qui m'a semblé l'un des points noirs du film. La proximité de Rogue One avec Un Nouvel Espoir a en effet pour conséquence directe de permettre l'apparition à l'écran de plusieurs personnages-clés du classique de Georges Lucas. Je vous ménage la surprise pour me concentrer sur la technique utilisée: ce sont des personnages en images de synthèse qui sont ici exploités, et malheureusement pas au bénéfice de la cohérence visuelle de l'oeuvre. Leur artificialité est criante face à des acteurs de chair et de sang, ce qui donne lieu à des dialogues embarrassants face à des visages de carton-pâte très peu expressifs. Heureusement, ces scènes sont rares. Mais on ne m'enlèvera pas de l'idée qu'Edwards aurait pu en faire l'économie, d'autant qu'elles n'apportent rien à l'intrigue. A moins qu'elles fassent partie de ces fameux "ajouts" auxquels Disney tenait pour inscrire le film dans la galaxie Star Wars...

Ce côté carton-pâte, partant, pourrait presque symboliser l'autre point sur lequel le film échoue, selon moi. Edwards a beau savoir se faire rigoureux sur le montage, sur la construction de personnages au background travaillé, il peine sur un plan qui me semble fondamental: la création d'une émotion. Quelle que soit la situation décrite, à aucun moment le spectateur de peut faire preuve d'empathie, partager les pleurs et les souffrances de ceux pour qui il devrait pourtant vibrer. Peut-être est-ce dû, au moins en partie, à un montage un rien épileptique, le réalisateur ne laissant guère le temps à des scènes psychologiquement importantes de s'imposer. Peut-être s'agit-il simplement d'une incapacité du réalisateur à saisir la force des émotions - il avait témoigné de ce regrettable travers dans Godzilla. Cela rend en tout cas Rogue One étrange à regarder, un peu comme si l'on s'y sentait pris d'autisme face aux tragédies qui sont sous nos yeux dévoilées. Et c'est d'autant plus étrange que le film passionne, globalement fonctionne. Las, ce Star Wars manque peut-être du plus important: un peu d'humanité...