A la fin des années 90, en France, dans le monde du jeu vidéo, à partir de Bio Challenge de Paul Cuisset se développe véritablement, même si des prémisses
peuvent potentiellement se voir ici et là, une expression singulière :
la French Touch (1). Sorte de version vidéoludique de ce que
l'on constate en musique électronique aujourd'hui, et depuis la même
décennie quasiment. Autrement dit, vanter les œuvres de groupes comme
Daft Punk ou Justice, dignes représentants d'une manière de faire, ici
de la musique électro, « à la française ».

Bio Challenge, de Paul Cuisset

 

 

Mais qu'est-ce au fond que cette french touch ? Si l'on devait, dans un premier temps, rester dans le cadre de la
musique électronique, on pourrait dire, en suivant Wikipédia (2), qu'il
s'agit de  « la house française, fondée sur un rythme house classique mais puisant son originalité dans l'utilisation de samples filtrés provenant majoritairement du funk et du disco. ». Premier étonnement, cette appellation qui désigne clairement une touche française, une manière de faire singulière mais singulière du fait
d'une identité, pas une italian touch par exemple mais une french touch, n'est en aucun cas reliée à l'identité française.

Sujet épineux, il faut pourtant définir
en guise de préambule ce qu'est l'identité, le fameux
« être...Français/Japonais... », sans tomber dans un développement
philosophiquo-linguistique long et inutile. Chaque époque ayant sa
marotte, ce qui en soit en dit long, actuellement le penseur que les
intellectuels présentent comme une référence en la matière, et le
« grand public » aussi par effet de ricochet (médiatisation, sélections
pour la masse...), est Ernest Renan.

Dans sa conférence, Qu'est-ce qu'une nation ?, notre intellectuel cherche à définir la nation (et l'identité par
extension, les deux notions étant liées, il n'y a qu'à revoir le fameux
débat sur l'identité nationale). Pour y arriver, il démonte
plusieurs caractéristiques couramment admises. Comme la race ou la
frontière. Il termine son raisonnement en avouant que, je résume,
l'identité est une sorte de volonté de « vivre ensemble ».

Ernest Renan

Pourtant, à mon sens, notre brave Ernest est partiellement dans le faux. Si le Français est Français et non
Japonais, s'il a des caractéristiques que n'ont pas les autres (il faut
d'ailleurs plus considérer l'ensemble des caractéristiques que ces
caractéristiques isolées), c'est parce que par ce système de
singularités/exclusions, il définit son identité. Tous les domaines sont invoqués. La cuisine, la littérature, la langue, les arts picturaux,
etc.

Pour prendre un exemple, être Français,
si l'on accepte, bien évidemment, la filiation nécessaire à toute
identité. Une identité c'est un leg que l'on reçoit des
générations précédentes, que l'on respecte, que l'on transmet et que
l'on poursuit. Sinon, il y a rupture de l'identité. Bref, être Français, c'est par exemple perpétuer certains plats nationaux (coq au vin...), une langue (le français), s'inscrire dans une géographie (hétérogène, du
Massif Central aux Alpes en passant par la Bretagne...). C'est tout ça
l'identité d'un Français. Il est le vecteur de ces singularités de
domaines divers.

On est donc en droit de s'attendre,
lorsqu'on nous parle pour un domaine artistique comme la musique, ou les jeux vidéo, d'une touche française à retrouver des éléments de cette
identité. Sous des formes plus ou moins classiques, plus ou moins
fidèles. Qu'est-ce donc que cette french touch si ce n'est la
reprise, de différentes manières, de l'identité française ? Si ce n'est
pas le cas, comme l'explique la définition de cette expression pour la
musique électro, on ne fait plus face à une caisse de résonance
identitaire mais plutôt à un label finalement vide. Presque une
escroquerie.

Musiciens français mais musique française ?

Rentrons dans les détails, et surtout
dans les détails du jeu vidéo, pour finalement comprendre ce que
signifie dans les faits cette french touch. Prenons quelques
créateurs français renommés, devant incarner au mieux, du fait de leur
aura (qualités artistiques et résultats financiers, souvent) cette
création vidéoludique à la française, pour mener quelques analyses.

I) Frédéric Raynal

. Alone in the Dark :

Pour commencer, choisissons le cas de
Frédérick Raynal. Son premier vrai jeu, succès commercial et critique
lui permettant de se faire un nom sur la scène vidéoludique française,
est Alone in the dark. Bien des critiques du jeu vidéo présentent le titre comme le précurseur du genre du survival horror. Coupant l'herbe sous le pied aux prolifiques et avant-gardistes Japonais.

Sans rentrer dans cette polémique, un
brin stérile et vaine pour tout dire, on est surpris de constater en
jouant à ce premier opus, les suivants exploitant le filon en dirigeant
la licence vers plus d'action ne sont plus des œuvres de Raynal, il
quittera d'ailleurs Infogrames après le premier épisode malgré le fait
qu'il soit mentionné comme consultant pour le second opus, à quel point
le jeu n'a rien de français. Ni dans ses thématiques, son esthétique, sa mythologie. Au contraire, au lieu de puiser allègrement dans des
croyances populaires de nos terroirs, Raynal se tourne du côté de
l'Angleterre.

Pourtant, la France peut nourrir biens
des imaginaires dans le domaine du fantastique. Citons quelques exemples de mythes typiquement français, solidement ancrés dans le milieu
paysan. Du chat de Combourg, lié à l'écrivain Chateaubriand, à la Dame
Blanche de Vendée, en passant au cheval Mallet, toujours en Vendée,
emportant avec lui les voyageurs égarés, il existe un véritable folklore français en la matière. Des légendes transmises par la voie orale se
démarquant de la tradition britannique, de cette veine gothique
symbolisée en littérature par  Mary Shelley par exemple.

Une illustration du chat de Combourg

Alors pourquoi se tourner vers
l'Angleterre ? Pourquoi aller chercher du côté de Lovecraft, grand
écrivain du fantastique mais américain ? Pourquoi s'inspirer d'une
esthétique typiquement anglaise alors qu'il y a moyen de produire une
œuvre tant aussi fantastique mais culturellement française ?

Analysons un peu le jeu. Dès
l'ouverture, le joueur découvre le titre du soft, les noms du staff,
dont le créateur Frédérick Raynal, sur des pages d'un vieux grimoire.
L'anglicité du jeu est déjà manifeste. Dans la scène cinématique,
réalisée à base de texte et d'images fixes, le narrateur/personnage
principal évoque la somme de 150 dollars comme prix de sa mission (il
est détective privé). Par cette simple référence monétaire, étrange
puisqu'on assiste déjà à un mélange Amérique/Angleterre, le soft quitte
encore un peu plus l'Hexagone pour convoler vers l'Ouest. La voiture
dans laquelle arrive le détective est d'aspiration anglaise elle aussi.
Tout comme ses vêtements, sorte de veste de chasse résolument
britannique.

Une image fixe de la cinématique d'introduction

Le descriptif que donne le site jeuxvideo.com à propos d'Alone in the dark est également intéressant. « Alone in the Dark sur PC est un survival-horror qui vous propose d'évoluer
dans le mystérieux manoir de Derceto, peuplé de créatures démoniaques.
Vous incarnez au choix le détective Edward Carnby ou Emily Hartwood,
nièce du propriétaire, pour percer les mystères de cette inquiétante
demeure
. ». Les noms des personnages sont britanniques. Point d'Emile Couteau, ou Roger Boisseau.

En somme, on se retrouve avec un jeu
complètement coupé de l'identité même de son créateur. Un peu comme si
Raynal était un Anglais réalisant un jeu sur son folklore. Pourtant
Français, notre créateur se coupe de sa culture première. Non pas faute
de matière mais faute d'envie, probablement, ou pour des raisons de
cultures ingurgitées, de tactiques commerciales. Une french touch qui n'est ici qu'une expression vide d'un point de vue identitaire. Il
faudrait plutôt dire qu'il s'agit du jeu d'un créateur français nourri
d'une culture, populaire ou non, résolument anglaise (c'est ce qui
transparait en tous les cas dans le soft).

. Little Big Adventure :

Avec comme collaborateur Michel Ancel,
bien qu'il s'agisse d'abord de son œuvre, Raynal produira plus tard son
autre grande œuvre : Little Big Adventure. Là encore, l'analyse du jeu renvoie à une coupure criante avec le pays, la culture
d'origine, de l'auteur. Un peu comme certains de ces films du cinéma bis produits par les Italiens, ou les Allemands, entre 1950 et 80, modifiés à foison (nom du casting italien transformé en une panoplie de noms
anglais), exportables et complètement indéfinissables tant toute
identité originelle est gommée.

Le personnage principal du jeu, Twinsen, par son accoutrement, comme on peut le voir dans l'image de synthèse
introduisant le jeu (après le logo de la société Adeline Software) (3)
renvoie bien plus à une culture arabe qu'à une culture française. Vêtu
d'un vêtement ample, sorte de djellaba, un sabre arabe à la main, un
gros pendentif au cou dont certains éléments ne sont pas sans rappeler
la calligraphie des pays d'Afrique du Nord, on comprend bien vite que
Raynal ne puise jamais dans son identité d'homme pour confectionner son
personnage principal.

Ecran titre du jeu Little Big Adventure

Même remarque pour les décors, les
photos ci-dessous le montrent. Le joueur découvre à travers ces clichés, même si certains environnements dans le jeu ne sont pas aussi marqués,
un Orient plus ou moins fantasmé. Le carrelage peut renvoyer à des
formes arabisantes, on trouve des déserts type Sahara, des architectures typiquement nord-africaines. Point de village, de clocher, point de
chêne, point d'identité française dans cette french touch, encore une fois résolument vide. Un simple sigle et non une réalité. La
singularité, si singularité il y a, n'est pas à chercher du côté d'une
certaine francité, exprimée par « touches », mais plus dans la
personnalité même de son créateur. Une identité individuelle et non
collective, nationale.

Sorte de Sahara

Un carrelage arabisant

Une pierre quasi religieuse (Islam)

1 - http://www.jeuxvideo.com/dossiers/00013256/jeux-video-la-french-touch-1-les-debuts-de-la-french-touch-comment-est-elle-nee-001.htm (Dossier jeuxvideo.com : French touch)

2 - http://fr.wikipedia.org/wiki/French_touch_%28musique%29

L'article d'origine : http://levelfive.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=115:french-touch-label-ou-realite-partie-1&catid=39:reflexions&Itemid=29