Et voilà, encore une nouvelle personnalité publique qui vient se ridiculiser en s'attaquant aux jeux vidéo sans maîtriser le moins du monde son sujet... Rien d'étonnant à cela, certes, puisque notre passion a remplacé le jeu de rôle et le metal au banc des accusés, mais quand même, on s'attend toujours des journalistes qu'ils mènent une enquête avant de parler, qu'ils se reposent sur des études, des faits, des entretiens. On s'attend toujours à ce qu'ils fassent leur boulot. On est naïfs quand même.
Quand je pense que JulienC préfère humblement le statut de ménestrel à celui de journaliste, je ne peux que lui donner raison, même si personnellement, je lui donnerais avec plaisir celui de journaliste et recalerais tous ces prétentieux incompétents au rang de bouffons.

Je n'avais déjà aucun respect pour Natacha Polony, pas plus que pour l'immense majorité des chroniqueurs d'ailleurs, grassement payés pour lire des fiches, après lesquels Marcus s'est formidablement énervé sur Facebook (un grand moment). Mais là, force est de constater qu'elle a creusé elle-même la tombe de son statut de professionnelle de l'information et de la communication auprès de la France entière, en rapprochant un fait divers terrifiant au loisir préféré d'une moitié de ses concitoyens. Cette femme n'a pas plus de légitimité pour parler de jeux vidéo que moi pour disserter de politique... encore que moi, au moins, je vote ! A-t-elle seulement déjà testé un jeu vidéo ? Il vaut mieux pour elle que la question reste en suspens, car quelle qu'en soit la réponse, le ridicule serait le même.

 

Juste, tais-toi. Voilà, c'est mieux.

 

Cette triste histoire m'a rappelée un repas de famille récent, au cours duquel mon frère et moi parlions du système de combat de Fallout 3. Je lui conseillais de miser assez rapidement sur les armes à plasma (mes préférées !) lorsque mon père s'interrogea innocemment : "Mais ces jeux vidéo, là, c'est assez violent, non ? Vous ne croyez pas que ça peut influencer certaines personnes pour commettre des crimes ?". Pour sa défense, il était réellemment interrogatif, ce qui apparaît compréhensible étant donné la fréquence de ce message dans les média généralistes. Mon frère et moi, qui totalisons 30 ans de passion pour les jeux vidéo, arrivés tardivement sous notre toit, nous sommes entreregardés avec lassitude en préparant l'avalanche d'arguments qui allait s'abattre sur mon pauvre paternel.

Mon frère a commencé par dégainer les bases : il a été démontré que seuls les individus psychiatriquement fragiles étaient influencés par les oeuvres de fiction, qu'elles soient cinématographiques (Scream), littéraires (Le Silence des Agneaux) ou vidéoludiques. D'ailleurs, les accusations qui sont aujourd'hui portées à l'encontre du jeu vidéo ne l'ont-elles pas été, par le passé, envers les autres formes d'expression artistiques et médiatiques ? En son temps, Stravinsky a été accusé de toutes les perversions de la jeunesse à cause de ses compositions hérétiques ne respectant aucune des règles du classique. Un phénomène de rejet qui a trouvé un nouveau bouc émissaire à chaque génération musicale : blues, jazz, rock... Qui songerait, aujourd'hui, à considérer le déhancher d'Elvis comme de la pornographie ? Et pourtant, c'est ainsi que le qualifiaient les bien-pensants des années 50.

On peut porter ce regard sur toute l'histoire de la culture et ainsi dégager la conclusion suivante : le plus jeune des genres nés de la créativité et de la technologie d'une époque est toujours le grand satan, le responsable de tous les maux de la société. Et actuellement, le petit dernier, c'est le jeu vidéo. Ce qui semble étonnant tout de même, c'est que cette remise en question est très facile à faire ; il m'a fallu quoi, une dizaine de lignes pour expliquer combien cette répétition générationnelle de jugements hâtifs est toujours invalidée par la génération suivante ? Et pourtant nos intellectuels, qui n'ont jamais été aussi bien renseignés qu'aujourd'hui, sont incapables d'appliquer cette réflexion à leur époque propre. Ne se rappellent-ils pas que, dans leur jeunesse, c'est la télévision en couleurs qui a été accusée d'être trop réaliste, trop immersive, et donc trop dangereuse pour l'esprit malléable des petites têtes blondes qu'ils étaient ?

 

C'est vrai que ça fait peur...

 

Mais là, mon frère et moi ne faisions que citer Captain Obvious, car c'est ainsi que le veut la rhétorique. Les faits véritables, ceux qui ne peuvent être connus que des joueurs eux-mêmes, sont ceux qui ont véritablement rassuré mon père, jusque là plutôt dubitatif quoi que conciliant.

La vérité, et vous allez me dire ce que vous en pensez car je ne prétends pas détenir le savoir universel, c'est que les jeux vidéo ont beau être en vue à la première personne, ils ont beau offrir une certaine forme d'interactivité, avec des choix de dialogues ou d'actions, ils ont beau mettre à mal nos nerfs avec des séquences effrayantes ou stressantes, ils peinent encore à nous émouvoir. Moi qui suis une chialeuse invétérée devant les passages les plus épiques des films et des séries (ne m'invitez jamais à regarder un One Piece si vous êtes en rade de mouchoirs), moi qui lâche toujours une larmichette à la fin des bouquins ou des morceaux classiques les plus sublimes, moi qui m'investis émotionnellement dans toutes les oeuvres que je découvre, enfin, je compte sur les doigts d'une main les passages qui ont su me faire renifler dans un jeu vidéo.

Pourquoi ce médium, qui pourtant possède sur les autres des qualités incomparables en terme d'interactivité, est-il à ce point à la ramasse sur le plan de l'émotion ? Je vois plusieurs pistes à explorer : les graphismes, qui font sans doute de leur mieux avec les configs actuelles mais pédalent encore pour rendre les visages expressifs (j'attends beaucoup du prochain Quantic Dream) ; la mise en scène parfois cheap, qui nous fait sortir d'une histoire dans laquelle on a parfois eu du mal à rentrer ; les dialogues souvent aux fraises, trop longs, trop clichés ou trop niais ; les multiples bugs et malfaçons ternissant l'animation, les collisions, le level design ; les intelligences artificielles hyper scriptées que l'on a tôt fait d'exploiter ; les doublages parfois minables et les sous-titres orthographiés par des CE1, etc.
Aucun jeu n'est irréprochable, et pire, il y en a certains qui cumulent vilainement. Tous ces défauts nuisent fortement à l'immersion et donc à la capacité du joueur à ressentir totalement les enjeux, les peurs, les sentiments des personnages.

 

Quoi que...

 

Le jeu vidéo est encore loin de l'ultra réalisme dont parlent sans arrêt les média généralistes complètement à côté de la plaque. Nous, joueurs, savons qu'il est très difficile de pleinement s'immerger dans un jeu sans voir tous les petits détails qui clochent, toutes les imperfections mineures et pourtant si visibles qui diminuent notre plaisir et surtout notre implication personnelle dans l'aventure. Cela ne nous empêche pas d'adorer les jeux vidéo, surtout lorsque ceux-ci sont magistralement réalisés, mais nous savons à chaque instant que nous sommes devant une oeuvre de fiction totalement détachée de la réalité. Que nous soyons joueur occasionnel ou depuis 10 heures non stop sur un MMORPG. Et point n'est besoin d'être un hardcore gamer pour faire la part des choses. Mettons n'importe quel profane devant le jeu vidéo le plus réaliste du moment, et il aura tôt fait de dire : "Humm, ce personnage fait toujours la même patrouille" ou "Oui c'est très beau mais les visages sont quand même assez figés, c'est moins bien fait que dans Avatar". Je suis sûre que même Natacha Polony pourrait avoir cette bonne foi.

Oublier la réalité pour plonger tout entier dans un jeu vidéo est de toute façon tout bonnement impossible lorsqu'on galère avec son contrôleur de jeu, qu'on est interrompu pour aller jeter la poubelle, que les enceintes pourries crachotent un son minable et qu'on voit, autour de son écran, le bordel qu'on amoncelle dans son appartement. La réalité se rappelle à nous à chaque instant : dans le jeu mais aussi à l'extérieur. Quand on a faim, un jeu vidéo peut-il nous nourrir ?

 

Je vais surprendre les journalistes télés mais je n'ai pas du tout l'impression de manger quand mon perso de Skyrim mange. En fait ça me donne juste faim, ces conneries.

 

Pourtant, il y a toujours des lents d'esprit pour imaginer que l'on peut devenir un fou sanguinaire à cause d'un jeu vidéo. Qu'on peut trouver la mort tellement fun dans un jeu qu'on a envie de l'infliger dans la réalité. Mais quand on doit tuer, dans un jeu vidéo, c'est le plus souvent des PNJ avec des balais dans le cul et une IA basique. Ils n'ont pas de nom, pas de motivation, ce sont des soldats, des malfrats, des terroristes, des aliens, des zombies. Ils ne parlent pas, ne se débattent pas, n'agonisent pas, ne demandent pas la pitié ; on ne les a jamais vus avant, ou plutôt on les a déjà vus et tués 50 fois plus tôt dans le jeu car ils sont assez souvent modélisés sans détail voire clonés. On ne ressent absolument aucune humanité émaner de ces personnages, comme on n'en ressent pas davantage lorsque le héros d'un film d'action descend des sbires dans une scène de fusillade pourtant photoréaliste. En fait, ce ne sont guère plus que des assiettes de ball-trap sur lesquelles on doit tirer rapidement.
Tuer, dans le jeu vidéo, c'est tout au plus une épreuve de réflexe et de précision, un gameplay comme un autre adapté à un contexte scénaristique sombre où la vie du personnage principal est en danger. Après tout, quel enjeu pourrait être plus facile à comprendre pour le joueur que la survie ? J'ai presque envie de dire qu'un jeu où on tue, c'est juste un Tétris dans lequel on aurait ajouté un scénario.

Alors oui, on peut se demander pourquoi les développeurs ne cherchent pas une autre façon de raconter des histoires, un autre gameplay qui ne demanderait pas de tuer des tas de pixels ambulants. Je me pose cette question sans cesse, parce que j'aimerais voir arriver de nouvelles thématiques dans le jeu vidéo, et non parce que son traitement de la violence me choque : les auteurs, comme je le dis plus haut, ont trouvé une histoire universelle, généralisable à tous les contextes et compréhensible par tous ceux qui ont un jour été enfant et joué à la guerre, aux cowboys et aux indiens, aux gendarmes et aux voleurs, à la balle aux prisonniers. Sois le meilleur tireur et tu gagneras le jeu. C'est un concept avec lequel on a tous grandi, hier et aujourd'hui.


Ouah, trop d'émotions, je sens que je vais chialer...

 

On m'objectera (mais seul un joueur pourrait me rétorquer cela, absolument pas un "journaliste") que certains jeux proposent des scènes où l'on ne tue pas des sbires mais des personnages importants dans l'histoire. Oui, c'est vrai, c'est la marque des grands jeux, notamment lorsqu'un choix moral vient perturber le joueur et l'obliger à prendre une décision non manichéenne qui affecte la suite du scénario. Les jeux qui proposent ce genre d'intensité sont rares et précieux, ils montrent la voie vers un jeu vidéo plus immersif en terme de contenu, plus mature, plus réaliste. Plus dangereux alors ? Allons bon, ce sont ces scènes qui ont réussi à m'émouvoir, parfois. Soyons sérieux : un joueur qui a une "poussière dans l'oeil" peut-il être dangereux ?

La conversation a duré bien plus longtemps et au terme de celle-ci, mon père, que l'argument des sbires dans les films d'action a achevé de convaincre, m'a promis de tester Mass Effect lorsqu'il sera à la retraite. De mon côté, je réfléchis à un scénario où l'on n'aurait pas à tuer mais à sauver. Cet enjeu passionnerait-il davantage les foules ? Je n'en suis pas si sûre, car des policiers ou des pompiers, je ne sais pas qui a le plus la cote auprès des petits garçons...