PARTIE 2 : Phantom of the Paradise, La création du monstre

Je rêve d'avoir un T-Shirt avec cet artwork.
Le retour à une grosse production se fait sereinement pour Brian de Palma : Plusieurs éléments lui permettent un total contrôle de son projet. Malgré la participation de la 20th Century Fox, le projet est produit par Edward R. Pressman, déjà producteur sur Soeurs de Sang. De plus, le scénario provient d'une idée de base de Brian de Palma, qui s'inspire bien entendu du Fantôme de l'Opéra, Faust, et reprend également l'idée de base de Woton's Wake, l'un de ses premiers courts-métrages, s'inspirant lui-même de Frankenstein. Phantom of The Paradise reprend également l'aspect très musical de son court métrage, ainsi que la performance et le masque de William Finley, qui jouera Winslow Leach dans le film qui nous intéresse. Phantom of the Paradise n'est évidemment pas uniquement destiné à détruire l'industrie qui a blessé son réalisateur quelques années plus tôt. C'est un film fondateur du Hollywood des années 70, à l'image de The Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman, ayant un regard sur la pop-culture contemporaine (et parodiant des groupes tels que les Doors), en se l'appropriant et l'utilisant à des fins narratives.
Malgré tout, en ayant conscience de l'expérience de Brian de Palma avec la Warner, il est difficile de ne pas retrouver toute cette satire de la hiérarchie Hollywoodienne dans ce film. Il suffit de prendre l'histoire dans sa globalité : le film raconte la perte d'innocence d'un artiste qui, partant d'ambitions gigantesques à propos de ses chansons sur Faust, se voit être détruit, littéralement, par la machine industrielle musicale. Le conflit entre l'art et l'industrie est le pilier du film, et c'est dans cet angle que nous approcherons l'œuvre de De Palma, qui est sans nul doute celle qui est le plus proche du thème que nous abordons.
Si vous avez la flemme de lire parce que c'est trop long, regardez au moins la bande annonce. Kitschement géniale.
La narration et personnages au service du combat de De Palma
Le film démarre sur une description en voix-off de l'ascension du personnage de Swan sur l'image tournoyante de son label : Death Records. On nous décrit la transformation du chanteur en un monstre avide de pouvoir et de gloire, en voulant encore et toujours plus, allant jusqu'à « déposer ses récompenses à Fort Knox ». Dans sa globalité, le monologue dicté sur fond de musique stridente et anxiogène est une description de l'omnipotence du personnage de Swan, une sorte de Dieu industriel qui se révélera finalement plutôt être un Diable (littéralement).
Cette mise en place du personnage est tout à fait cohérente envers la représentation qu'en fait la mise en scène. Phantom of the Paradise montre en permanence la puissance, le pouvoir et d'une certaine manière le mépris de Swan. Brian de Palma utilise le cadre de façon à montrer ces aspects du personnage, notamment lors de sa première apparition. Celle-ci se fait uniquement par le biais d'un plan subjectif, dans lequel on le voit applaudir lentement son propre groupe, les Juicy Fruits, dans un élan d'égocentrisme et d'auto-congratulation démesurée. Ce plan, relativement long et lent (contrastant donc avec la performance du groupe quelques secondes plus tôt, qui était doté de plans bien plus hystériques, à l'image des artistes eux mêmes), montre l'assistant de Swan décrivant comment son cœur a récemment été brisé, rendant désuète la performance vue précédemment.
L'apparition de Swan dans le film a des allures de satire relative à la précédente expérience cinématographique de De Palma, qui est ici transposée à la musique. A la place de Swan, on pourrait imaginer le producteur Hollywoodien, multipliant les contrats opportunistes, et totalement conscient du côté éphémère du succès d'un artiste, l'utilisant même : « - Mais elle est numéro un des charts ! - Aujourd'hui seulement, demain elle sera oubliée. ». Cet aspect que veut donner le réalisateur au personnage de Swan est mis au jour lors de la scène où le producteur tente de trouver sa nouvelle étoile montante pour interpréter l'œuvre écrite par Winslow Leach. Fait en plan séquence circulaire, on pourrait aller jusqu'à croire que Swan choisit l'artiste comme il choisirait un fruit au marché, en illuminant les chanteurs le temps de quelques secondes, et les renvoyant dans l'ombre sitôt qu'il les décline.
Le producteur selon De Palma est également d'un égocentrisme proche de la pathologie. Le nom « Swan » est mis en avant telle une idole religieuse tout au long du film. Il y a notamment une fascination vis à vis des femmes, et principalement de la virginité. Lors de la scène des auditions, on se rend rapidement compte que Swan n'est que peu intéressé par les talents de chanteuses des candidates, mais principalement par leur physique. L'une d'entre elles, visiblement habituée aux goûts du producteur tout-puissant, va même jusqu'à dire, lorsqu'elles sont dans la salle d'attente (ressemblant plutôt à une salle réservée aux une orgies lesbiennes) : « - Swan aime nous regarder - Nous regarder faire quoi ? - Nous regarder nous faire les une les autres (Watching us doing each other). ». Dans l'œuvre de De Palma, le producteur utilise justement sa puissance sur des personnalités fragiles, innocentes et, d'une certaine façon, vierges. Phoenix, elle même la représentation de la pureté, de l'innocence et de l'art à travers les yeux de Winslow Leach, se voit tomber dans les bras de Swan, sous les yeux de l'artiste, qui lui, a déjà passé le cap de l'innocence pour entrer dans la rébellion, et en est plus ou moins au même stade que Brian de Palma à ce moment là de sa carrière.

Paul Williams (Swan), incarne l'un des personnages les plus cyniques de la filmographie de Brian de Palma.
Si l'avidité du producteur est incarnée par le Swan de Paul Williams, Brian de Palma n'oublie pas non plus l'artiste opportuniste, qui est, lui, incarné par le Beef de Gerrit Graham. De toutes les entités ridicules du film (Philbin, l'assistant du producteur, les différents artistes présentés, la justice américaine, la liste est longue), le personnage de Beef est probablement le celui qui l'est le plus. Cliché de l'artiste éphémère, choisi uniquement pour son image (il est d'ailleurs considéré comme un « hurleur »), drogué, sans talent, et même exigeant lorsqu'il répète sa chanson, Beef est l'incarnation de ce que veut un producteur selon Brian de Palma. Les séquences le mettant en scène dans des situations grotesques s'accumulent, et relativement tous les personnages sont conscient de cela. Lorsque Swan choisit l'artiste qui chantera les compositions de Winslow Leach, il s'arrête sur un chanteur talentueux, puis dit sur un ton méprisant «Joli, mais non. ». Il s'arrête donc sur Beef, chantant affreusement faux, faisant un accord de guitare hasardeux, et exhibant son biceps. Il dit donc « Voilà quelque chose qui leur plaira. ». Cela montre à la fois l'aspect opportuniste du producteur, puisqu'il ne s'arrête pas sur une musique qu'il considère comme jolie mais bien sur quelque chose qui fera vendre, mais aussi sur le chanteur en lui même, préférant exhiber son corps plutôt que sa voix. Cette moquerie de la part de Brian de Palma est très représentative des années 70, dans lesquelles le mouvement « Video killed the radio stars » démarre. Le réalisateur avait par ailleurs déclaré, après avoir crée le clip de Dancing in the Dark de Bruce Springsteen, qu'il n'utiliserait plus son talent pour des clips musicaux, puisqu'une imagerie musicale est, selon lui, une simple promotion de la musique en elle-même, et qu'il ne veut pas utiliser son talent pour de la publicité.
Son apparition sur scène est par ailleurs amené par une mise en scène (littérale, puisqu'il y a la création sur scène du personnage musical de Beef, dans une référence au monstre de Frankenstein) relativement excessive, et encore une fois, grotesque, si bien que lorsque le Fantôme électrocute le chanteur sur scène, il y a une confusion et personne ne remarque qu'il est en train de mourir. Le tout est amené par un jeu d'acteur qui tend vers le comique, Gerrit Graham grimaçant tel Jerry Lewis ou Louis de Funès. Tout est donc réuni pour ridiculiser le personnage, si bien que la scène de sa mort se voit n'être, au final, qu'un revers de la médaille de son opportunisme.
Par ailleurs, malgré tous les avantages que Swan voit en Beef, il n'a aucune considération envers lui autre que ce qu'il peut lui apporter. Ainsi, après le concert dans lequel ce dernier s'est vu électrocuté à mort, Swan dit de cet événement que ce fut « Une sacrée attraction! ». Ce qui lui fait réaliser que Phoenix est réellement la seule artiste à pouvoir transcender le potentiel du texte écrit par Winslow Leach, ce n'est ni son talent à elle, ni le manque de talent de Beef, mais la réaction passionnée de la foule lorsqu'il est dans sa voiture.
Phantom of the Paradise est un film traitant d'une certaine forme de lutte des classes, et ce de diverses manières. Si nous avons principalement parlé de l'aspect formellement terre à terre du film (d'ailleurs, le film aurait pu exister sans le point du vue paranormal, comme l'a montrée la novélisation de l'œuvre par Bjarne Rostaing dépourvue de cet aspect du film), sa référence à Faust sous plusieurs aspects est omniprésent tout au long du métrage. De notre angle de vue, il est évident que cela permet à Brian de Palma de diaboliser de manière littérale le producteur, avec toute l'imagerie diabolique allant avec ce concept, jouant avec l'inconscience des protagonistes pour créer une confusion entre ce qui est de l'ordre du paranormal ou de la simple mise en scène du concert. Mais si cela est bien entendu un élément essentiel du film, le paranormal va plus loin que la diabolisation simple de Swan, cela permet également de montrer un autre aspect de la hiérarchisation de l'industrie musicale (et par extension, cinématographique) : personne, pas même le producteur tout puissant, n'est à l'abri.

C'est qu'il n'a pas pris une ride le père Williams.
Swan n'est jamais un personnage qui semble fébrile durant toute la partie non paranormale du film. Si nous mettons de côté tout cet aspect, on peut même dire qu'il est en haut de la chaîne alimentaire, et qu'il est tout simplement intouchable. Même lorsque Winslow Leach parvient à faire exploser une bombe lors de la répétition du concert, Swan n'est pas effrayé. Il regarde de nouveau la caméra ayant filmé Winslow, cigare à la main, le regard plein de mépris, et se pose plutôt la question de comment utiliser ce personnage à son avantage. Swan n'a pas de supérieur. Dans notre monde, il contemple de haut la petitesse de l'acte du Fantôme, qu'il pourrait balayer en un claquement de doigts, à l'image du début du métrage, lorsque Swan ordonne à ses gardes du corps de « dégager cette pédale de là ». Pour résumer, si jusqu'à ce point du film, Swan semble intouchable, c'est parce qu'il ne fait tout simplement pas partie de la hiérarchie de l'industrie musicale, puisque c'est lui qui l'établie en choisissant qui la composera.
Mais cela bascule à partir du moment où l'idée Faustienne de vendre son âme au diable apparaît dans le film. Lorsqu'on découvre via un enregistrement vidéo (comme souvent chez Brian de Palma, qui aime jouer avec ce qu'on voit ou non par le biais d'enregistrements, comme nous le verrons dans une seconde partie) qu'il est au service du Diable, nous avons le premier signe de vulnérabilité. Ce n'est en fait qu'au moment où nous apprenons qu'il a ce qu'on pourrait considérer comme la métaphore du supérieur hiérarchique que le producteur reprend sa place dans la chaîne alimentaire. La phrase qui dévoile cela n'est par ailleurs pas dénuée de double sens : « Moi aussi je suis sous contrat ».
Encore une fois, De Palma utilise un des éléments de son histoire pour faire un parallèle avec l'industrie cinématographique. Son expérience sur Get to Know your Rabbit lui a non seulement fait prendre conscience de la dangerosité d'être au plus bas de la hiérarchie, mais aussi et surtout que peu importe sa place dans cette dernière, il lui faudra toujours être méfiant. Cette idée suivra le réalisateur tout au long de son œuvre, puisque ses personnages seront sans arrêt confrontés à la trahison et au mensonge, quelle que soit leur place dans la société. Que ce soit Al Capone, Carlito Brigante, Tony Montana ou Swan, l'homme puissant selon De Palma n'est pas plus en sécurité que l'homme manipulé, et il en connaît une désillusion, ou une chute (pour les personnages le méritent) d'autant plus vertigineuse, ce qu'on peut voir comme une vengeance cynique envers les responsables de l'échec de Get To Know Your Rabbit.
Phantom of the Paradise est un film rempli de doubles. Le miroir y est omniprésent et permet des cadres favorisant d'une part l'introspection des personnages (il est littéralement douloureux pour Winslow Leach de se regarder dans un miroir après son accident), et d'autre part une forme de dualité. Lorsque Swan filme sa tentative de suicide, c'est le miroir devant lui, reflétant une image diabolique de lui même, qui prend vie et lui parle. Cette dualité est bien sur au cœur de l'intrigue même de l'œuvre, puisqu'elle raconte tout simplement le duel entre le Fantôme et Swan, lui même mis en évidence par le split-screen initiant le combat entre les deux personnages.
Mais la dualité dans le film ne concerne pas uniquement plusieurs personnages, mais aussi un seul et unique qui se dédouble. Le Fantôme, précédemment appelé Winslow Leach, est, en effet, une sorte de version moderne et gothique de Dr Jeckill et Mr Hyde. Voyons donc en détails le personnage, et plus précisément comment est mise en lumière cette dualité.
Winslow Leach / le Fantôme, récit autobiographique
Croyez-le ou non, mais c'est bien ce mec caché derrière un morceau de plastique mal foutu qui a inspiré Dark Vador. A l'époque Lucas, Spielberg, De Palma et toute la clique se balladaient dans les studios des uns des autres, alors forcément...
Lors de toute sa carrière, Brian de Palma a crée ou réinventé des personnages qui lui ressemblaient, et qui étaient dans des situations qui les mettaient en parallèle avec la situation actuelle du metteur en scène. Entre autres exemples, on peut citer Carlito Brigante de l'Impasse, qui était un personnage dans la deuxième partie de sa vie, dont le passé le rattrapait, et surtout dont les erreurs commises auparavant ne le lâchaient pas, à l'image de la relation entre De Palma et la critique dans les années 90.
Phantom of the Paradise est sans doute l'un des films les plus intimes de la filmographie du réalisateur. On pourrait presque dire qu'il est, d'une certaine façon, assez proche d'une œuvre autobiographique, et ce pour plusieurs raisons. D'une part, comme dit précédemment, parce qu'il décrit une industrie fort semblable à ce qu'il a pu découvrir avec Get to Know your Rabbit, avec ce qui implique de luttes de pouvoir, de désillusions artistiques, et de sentiment de trahison. D'autre part, cette œuvre met en scène le personnage incarnant tous ces sentiments à la fois, celui à travers lequel De Palma pourra accomplir une sorte de vengeance cynique de son expérience avec la Warner : Winslow Leach.
Phantom of the Paradise est avant tout un film sur la perte de l'innocence, et le personnage principal soutient ce thème de bout en bout. Lorsque le film démarre, Winslow Leach est un artiste enthousiaste, plein de bonne volonté, qui verse même dans la caricature du musicien niais totalement inconscient de la facette industrielle de l'univers musical. Le jeu d'acteur de William Finley, grand ami de Brian de Palma (sa carrière cinématographique se résumera par ailleurs quasiment exclusivement aux film du réalisateur en question) est par ailleurs très intéressant. Un sourire aux lèvres en permanence, la voix très musicale, émerveillé par tout ce qu'il voit, Leach est un personnage écrit par, pour, et sur le stéréotype de l'artiste niais et influençable. Ce sourire disparaît par ailleurs lors de sa désillusion et donc sa transformation, à l'exception de son rire diabolique lorsqu'il électrocute à mort le chanteur Beef.
William Finley est un homme très grand, bien plus grand que tous les autres acteurs lui donnant la réplique. Le réalisateur utilise la grande mais mince silhouette de l'acteur grâce aux décors. En effet, le début du film met en scène Leach dans des décors relativement étroits : lorsqu'il arrive dans les bureaux de Death Records, il est obligé de se baisser, et d'avancer recroquevillé afin de pouvoir atteindre l'accueil. De même, lorsqu'il arrive dans les locaux servant au casting musical, le personnage dépasse largement toutes les chanteuses présentes dans la file d'attente. Cela donne le sentiment d'un personnage qui n'a pas sa place dans cet univers, comme le suggèrent les regards moqueurs des candidates présentes dans la salle. Ses mouvements amples, maladroits, et finalement mal-à-l'aise lors du début du film ne semblent pas s'accorder avec cet univers si excentrique mais aussi très encadré, tel qu'on le voit lors de la première apparition de la main de Swan, avec ce plan si précis et calculé. Leach est parfois même en contradiction avec le cadre même. Par exemple, lorsque l'assistant de Swan vient récupérer ses notes dans sa loge, le cadre est plus centré sur Philbin que sur Leach, dont la tête n'est pas entièrement dans le cadre. Ainsi, ce n'est pas un plan montrant un artiste voulant briser le système qui nous est présenté, mais plutôt un système mettant de côté un artiste, qui est mis en images grâce au physique de William Finley.

Gros plan, courte focale, y'a que ça de vrai pour faire des tronches pas possibles.
Si la première partie du film, qu'on peut considérer comme une introduction au conte du Fantôme du Paradis, peut être vue comme une caricature de ce qu'imaginait Brian de Palma de l'industrie Hollywoodienne, le tournant que prend le film est à l'image du tournant que prend la carrière du réalisateur. Lorsque Winslow Leach se fait rouler par Swan qui veut utiliser sa musique, mais pas sa voix, il prend du temps à se rendre compte de sa situation. Il y a un moment de flottement dans lequel il ne voit pas qu'il s'est fait déposséder de son œuvre qu'il a monté lui-même. L'innocence de l'artiste est encore intact, alors qu'autour de lui, la réalité financière refait surface.
Winslow Leach a donc une désillusion, et surtout une destruction, qui est bien sur mentale et comparable à un choc psychologique qui changera sa personnalité et engendrera le personnage qu'il deviendra par la suite. Mais avant d'arriver à ce « second » personnage, il est important d'analyser la scène de transformation du personnage.
La transition de Winslow Leach en Fantôme du Paradis se fait de manière crescendo, mais avant tout avec un accompagnement physique à son évolution mentale. Sa perte d'innocence est explicitement montrée au changement de son corps. Lorsqu'il se retrouve en prison, le personnage a toujours cet air relativement béat, qui ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive, et qui pense s'en sortir uniquement en disant qu'il est innocent. Ce n'est que lorsqu'on lui arrache ses dents pour lui en poser de fausses en argent que le déclic se fait. Lorsqu'il entend à la radio que son œuvre sera interprétée par les Juicy Fruits de Swan, emblème même de la « trash music » selon l'artiste est ce déclic, et c'est la première fois qu'on le voit avec ses nouvelles dents. Ce changement physique se crée en accord avec le changement psychologique de Leach. Cela montre une nouvelle fois l'inconscience du personnage, qui ne réalise qu'il s'est fait avoir que quand il en a la preuve sous les yeux.
Il y a également bien entendu la scène dans laquelle le personnage se fait défigurer, et perd de ce fait la parole ainsi que la moitié de son visage. Mais outre la douleur physique qu'il ressent, l'accident qui se produit n'est pas dénué de sens. En effet, on peut considérer que nous avons sous les yeux toute la représentation, toute la métaphore du film sur l'industrie. Winslow se fait défigurer, littéralement, par la machine industrielle musicale, servant à imprimer les vinyles. L'appareil servant à créer de la musique se voit donc détruire l'artiste, dans un paradoxe pourtant significatif du message que veut faire partager Brian de Palma, à l'image de ce que dit Claude Chabrol dans l'introduction de Comment Faire un Film : «De nos jours, le cinéma jouit d'un prestige assez bizarre. Nos contemporains ne veulent pas faire du cinéma, ils veulent être dans le cinéma, ce qui n'est pas du tout la même chose. Ceux qui veulent « être dans le cinéma » ne ressentent pas une véritable nécessité de faire un film. ». Nous avons d'une certaine façon le conflit entre les deux sortes de personnes que décrit Chabrol : l'industrie voulant être dans la musique qui détruit l'artiste qui veut en créer. Et comme si cela n'était pas assez, Winslow Leach se fait défigurer par la machine imprimant les vinyles de sa propre création mais ruinée par les Juicy Fruits, dans un élan de cynisme cruel typique de Brian de Palma. Élément tout aussi typique du réalisateur que la fatalité mise en image dans cette scène.
Les changements des paroles des Juicy Fruits par rapport au texte de Winslow Leach sont un régal de cynisme. "Carburators, man ! That's what life is all about !"
Dans un esprit très Shakespearien, il semble que rien ne peut être du côté de Winslow lorsqu'il entreprend son « attentat ». Alors qu'il vient dans les locaux de Death Records pour détruire l'industrie, c'est finalement l'industrie qui le détruit. A première vue, c'est certes de façon superficielle que la machine le détruit, puisqu'elle lui brûle la moitié du visage (accentuant la dualité du personnage, dans une caractéristique évoquant par ailleurs le comics américain, cape, masque et double-face inclus), mais aussi et surtout d'un point de vue artistique - puisqu'il perd sa voix - et engendre par extension la perte de son humanité, à l'image des jappements animaliers produits par Leach lorsqu'il fuit du studio de pressage.
Cette scène est par ailleurs l'unique séquence de l'œuvre à lorgner du côté du mélodrame (avec, dans une moindre mesure, la scène de fin), et à réellement forcer la compassion du spectateur avec le personnage, violons inclus. Cela ne signifie bien sur pas que le film n'adopte pas le point de vue de Winslow, puisque c'est le cas (parfois littéralement, notamment lors du plan séquence en vue subjective lorsque le personnage choisit son costume pour sa seconde vie). Mais il n'y a pas d'autre séquence dans lequel Winslow est à ce point mis, et ce dans la mise en scène même, en situation de victime. Le réalisateur prend effectivement un malin plaisir à diaboliser Swan, mais en regardant de plus près le découpage du film, peu de séquences mettent Winslow dans une telle situation virant au pathétique. Outre le fait qu'il soit, à ce moment de sa vie, au fond du trou, la mise en scène évoque une certaine forme d'entre-deux, de transition entre le personnage de Winslow et celui du Fantôme, pendant lequel il est montré comme un corps dans âme, se jetant machinalement dans l'eau, encore une fois, comme un animal agissant sous l'instinct. Cette scène est une sorte de mise en image du formatage d'une personnalité pour mieux en accueillir une autre.
De Palma n'hésite pas détruire ce personnage, à effacer - voire désintégrer - tout ce qui faisait ce qu'il était (notamment son talent de chanteur, largement mis en avant plus tôt dans le film). Il semble que ce point marque à la fois une rupture dans le vie du personnage, mais aussi et surtout dans la vie du réalisateur ? Une forme d'exorcisation de ce qu'il était, comme pour immortaliser sa désillusion, et écrire ce qui sera l'une de ses obsessions pour le reste de sa carrière. En détruisant le Winslow champêtre, niais et la tête remplie de rêves, De Palma détruit aussi volontairement une partie de lui, pour devenir le fameux « rebelle manipulateur », et ne plus tomber dans e piège de Get to Know Your Rabbit.
Si la première version de Winslow Leach peut être considérée comme ce qu'a été le Brian de Palma pré-Sisters, il est finalement plus délicat d'associer le Fantôme du Paradis avec la suite de la carrière du réalisateur. D'une manière globale, la confrontation entre ce dernier et Swan se fait de manière relativement frontale. Alors que De Palma préfère manipuler le pouvoir plutôt que s'y opposer (du moins, jusqu'à ce qu'il réalise Redacted, depuis lequel il est tout simplement banni des Etats-Unis, et par extension d'Hollywood et tout le pouvoir qu'il a toujours combattu), le Fantôme attaque physiquement son ennemi, tantôt en faisant exploser une bombe, tuant ainsi les artistes s'étant appropriés l'œuvre, tantôt en attaquant directement Swan avec un couteau, en vain.

En plus d'ajouter une tension à cette scène, le split-screen permet d'immortaliser la dualité du personnage.
A l'inverse des vingt premières minutes du métrage, la seconde partie du film donne le sentiment de mettre de côté l'aspect autobiographique du film (dans une certaine mesure, bien entendu), pour arriver à un cynisme imposant une forme de vengeance. « Si j'en avais les capacités, voilà ce que je ferais de l'industrie », semble nous dire le réalisateur avec cette œuvre.
Phantom of the Paradise est un film utilisant de nombreuses références afin d'aborder ses thèmes, notamment avec des allusions explicites (Faust, Le Fantôme de l'Opéra), mais aussi plus implicites, comme la scène de la bombe dans la voiture servant de décors à la répétition des Juicy Fruits empruntée à La Soif du Mal de Orson Welles, ou la scène de douche de Psychose tournée au ridicule. L'oeuvre fait également largement écho au roman Frankenstein, ainsi que ses adaptations cinématographiques et suites, lors du concert introduisant Beef sur scène, dans lequel le groupe chante « Somebody Super like You », et dont la mise en scène consiste à prendre des parties de corps humain dans le public afin de créer le corps du chanteur, et ce grâce à un coup de tonnerre.
Si cette scène est une évocation évidente de l'œuvre gothique de Mary Shelley, le film dans sa globalité semble également en reprendre son concept. En effet, on peut voir en Swan le créateur, celui qui va mettre au monde le montre qui causera sa propre perte, comme dit dans l'introduction narrative du film. Si le Fantôme n'est pas la réplique exacte du monstre de Frankenstein, il semble partager les mêmes malaises, ainsi que la confusion similaire s'opérant dans son entourage vis-à-vis de son état physique. Ainsi, comme dans la scène du Bride of Frankenstein de James Whale, dans laquelle le monstre se fait un nouvel ami, puis est rapidement chassé par les villageois, Winslow ne parvient pas à faire comprendre à Phoenix qu'il est revenu pour l'aider. Dans les deux cas, il s'opère une forme de frustration du corps dans lequel ils sont condamnés à être enfermés, et si le Fantôme du Paradis peut paraître effrayant avec son costume, c'est bien sans son masque qu'il est le plus terrorisant du point de vue des autres personnages.
S'il a changé sur de nombreux points, Winslow reste tout de même conscient de ce qu'il était. Il en découle un malaise, accentué par l'accumulation de miroirs au sein du Paradise, servant bien sur à démontrer la démesure égocentrique du personnage de Swan, mais aussi à obliger Winslow à se regarder en face, engendrant ainsi un dégoût de lui-même, voire une douleur à se regarder sans masque.
Brian de Palma persiste tout au long du film à rouler son personnage dans la poussière. Winslow Leach se doit d'être la personnalisation même de la vengeance, et de ce fait, cet acharnement envers le personnage justifie la violence extrême à laquelle il recourt. Si cela ne rend pas sa cruauté outrancière juste (notamment lorsqu'il assassine les Juicy Fruits avec leurs danseuses, ainsi que Beef par la suite), il semble que De Palma tente de nous faire comprendre le personnage, ainsi que sa réaction, et ce de manière régulière tout au long du développement du scénario, grâce à quelques scènes le montrant haïr ce qu'il est devenu.
Son accident couplé à la trahison de Swan font office de traumatisme. Winslow a une rage si grandiloquente envers le monde entier qu'il semble perdre sa cible de vue. Plutôt que de s'attaquer directement au pouvoir, il s'attaque aux possessions, et si cela peut rappeler la démarche manipulatrice et non frontale de Brian de Palma envers la hiérarchie Hollywoodienne, cela peut également sembler injuste pour ses victimes, mais aussi relativement vain, Swan remplaçant à deux reprises les artistes assassinés par Winslow. Mais cela évoque également des actes désespérés, et irréfléchis, comme on peut le constater lors du meurtre de Beef, grâce au rire hystérique du Fantôme à la vue de la foule hystérique. Ce dernier ressemble plus à un animal blessé attaquant les personnes autour de lui de manière irréfléchie. Il est indéniable que Winslow est cruel et injuste, et qu'il apparaît comme peu scrupuleux à tuer des personnages qui ne sont au final liés à sa désillusion que de manière indirecte, et surtout à leur insu. Mais la plupart de ses actes ne sont pas montrés par le réalisateur comme des actes prémédités (si ce n'est, bien entendu, la bombe posée dans la fausse voiture lors de la répétition des Juicy Fruits). Ce sont des cruautés spontanées, irréfléchies, réellement à l'image, encore une fois, de ce qui était fait pour le monstre de Frankenstein dans l'œuvre de Mary Shelley.
La crédulité artistique laissera rapidement place à la cruauté industrielle.
Avec Phantom of The Paradise, Brian de Palma semble à la fois exercer une satire de la hiérarchie industrielle du Hollywood qui a marqué sa première expérience sur la côte ouest, mais aussi une forme de vengeance, probablement jouissive pour le réalisateur, qui lui permet d'exorciser son expérience précédente. Il exprime également ses peurs et craintes, avec notamment les musiques de Winslow chantées et rechantées par de nombreux artistes de toute sorte tout au long du film, exprimant ainsi cette "peur du remontage". Si on peut voir en cette œuvre toute l'excentricité, et l'envie de liberté des États-Unis des années 70, à l'image de Easy Rider, ou encore Rocky Horror Picture Show, on peut également le considérer comme l'œuvre pivot du cinéma de Brian de Palma. En effet, si son approche de la pop-culture permet au film d'accéder au statut de film-culte (l'approche du personnage de Swan par Paul Williams n'y est par ailleurs pas étrangère), on peut également préciser notre regard dessus, et le voir à l'échelle du réalisateur. S'il est un cinéaste parlant au spectateur, il utilise également ses œuvres comme réflexion, alliant le divertissement au questionnement et à la satire. Et si cela est vrai pour Phantom of the Paradise, cette démarche restera vraie pour l'ensemble de sa carrière.
Next Stop : Blow Out et Mission : Impossible.

