PARTIE 3 : L'Obsédé Visuel

          Regarder un film de Brian de Palma, c'est généralement regarder une histoire tournant autour d'une image obsessionnelle, qu'on observe de tout point de vue. Snake Eyes en fait d'ailleurs sa phrase d'accroche de l'affiche du film :"14000 témoins. Personne n'a rien vu.", laquelle est encore plus révélatrice en anglais :"Seeing is deceiving", qui pourrait presque être la phrase d'accroche de la carrière du réalisateur. Chez De Palma, une image en cache toujours une autre, d'autant plus quand celle-ci est montrée à plusieurs reprises. Ce qui est marquant dans son cinéma, c'est de voir la différence de traitement entre ce que le spectateur sait, et ce que les personnages savent. Dans Obsessions, le personnage principal, tout à fait innocent, est le seul à ne pas savoir la vérité (en l'occurrence, que la femme qu'il aime est également sa fille), alors que les auteurs de cette conspiration savent tout. Ainsi, le spectateur se place plus ou moins au centre de ces deux personnages, ne pouvant pas s'identifier au protagoniste totalement aveuglé par l'amour et refusant toute explication logique, mais ne sachant pas toute la vérité avant la fin. L'information est ainsi répartie différemment selon les films, mais jamais de façon linéaire. Il y aura toujours des personnages sachant tout, et d'autres ne sachant rien, et ceci amenant régulièrement des retournements de situation Hitcockiens de manière régulière tout au long de sa filmographie (Obsessions, Pulsions, Snake Eyes, et même le récent Passion).

Le fameux film Zapruder, image par image. 

          L'une des obsessions primitives de Brian de Palma selon Luc Lagier, c'est le Film Zapruder, montrant l'assassinat de Kennedy. L'une de ses premières œuvres, Greetings, a par ailleurs pour thème ce film et toute l'obsession visuelle qu'il implique. L'impuissance face à la preuve sur pellicule est quelque chose de travaillé tout au long de l'œuvre de De Palma, à l'image du personnage principal de Body Double, qui ne peut s'enlever de l'esprit l'image de cette femme dansant nue dans son salon. Le voyeurisme fait partie intégrante du traitement de l'image dans le cinéma du réalisateur. Si cela se concrétisera avec Redacted, qui utilise directement l'image des différentes caméras d'enregistrement durant la majeure partie de l'œuvre, c'est quelque chose qui a bien entendu participé à l'entreprise globale de Brian de Palma, directement lié à son expérience sur le tournage de Get to Know Your Rabbit. Pour ne pas se faire manipuler, il semble que le réalisateur s'efforce de manipuler l'image, comme pour la posséder à tout moment, qu'elle ne puisse pas appartenir à quelqu'un d'autre que lui même tant que tout n'est pas dit dessus. Une image ne dit que rarement ce qu'elle dit, et c'est lorsqu'on découvre son sens véritable que le drame démarre. C'est donc là tout le propos de Blow Out.

 

 BLOW OUT

Possiblement l'un des plus beaux thèmes de l'univers de la vie du monde mondial du cinéma.

  

          Blow Out est un film faisant écho à Phantom of the Paradise sur de nombreux points. S'il n'est pas une critique aussi explicite de l'industrie que ce dernier, ni même une œuvre aussi autobiographique, on peut néanmoins lui concéder de nombreuses similarités. Le film commence d'ailleurs par un plan-séquence à la première personne, dans lequel le protagoniste s'infiltre dans une résidence remplie de femmes, pour assassiner l'une d'entre elles sous la douche. Outre la référence à Psychose, la scène est calquée sur celle de Phantom of the Paradise dans laquelle Winslow s'infiltrait pour la première fois dans le Paradise afin de revêtir sa tenue de Fantôme. A ceci près que cette scène est un pied-de-nez au genre horrifique puisqu'il s'agit d'une mauvaise série B, se terminant sur un cri moqué par les personnages du film. Le dialogue suivant cette scène est d'ailleurs assez éloquent : « - Je l'ai pas engagée pour ses cris, mais pour ses nibards. - Ben alors ? Avec des nibards pareils, qui l'écoutera crier ? ». Ce pourrait être, à peu de choses près, un dialogue entre Swan et son acolyte discutant de Beef, qui exhibe ses muscles plutôt que sa voix.

         Avec Blow Out et le thème du montage (autant sonore que vidéo), De Palma se donne à cœur joie pour ce qui est de manipuler les cadres. Que ce soit pour filmer obsessivement John Travolta manipulant les bobines et pellicules, ou utiliser le montage afin de jouer avec les images, l'œuvre est véritablement d'une énergie visuelle étonnante, comme en témoigne la scène en split-screen peu après le titre (lui même relativement hystérique). Montrant d'un côté Travolta en train de manipuler sa table de mixage, et de l'autre l'introduction du scénario à suivre, c'est un déluge audio et vidéo que nous propose cette séquence, qui donne même résultat à une évocation du film Zapruder (cité plus loin dans le film), avec un coup de feu - provenant du montage, à gauche de l'écran -, sur l'image d'un homme politique devant le drapeau américain - sur la droite. La fin de cette séquence coupe également cette scène en deux, mais de manière "naturelle", puisque c'est le décor en lui même qui réunit les deux écrans afin que le film se poursuive.

          Les différentes séquences mettant en scène Jack remontant la scène du meurtre transcendent l'obsession visuelle du réalisateur. Toutes les formes de mise en scène possibles et imaginables sont montrées : mêmes plans que la scène originale, trucage avec la scène en question en arrière-plan, Travolta mimant les gestes qu'il faisait avec le son en amorce... Il est difficile d'imaginer plus travaillé que cette scène de remontage sonore. Il en va de même avec, un peu plus tard dans le déroulement du film, le remontage vidéo, mais cette fois les images sont prises directement du moniteur de montage. De plus, les gestes même du personnage incitent au revisionnage : ainsi, dans une seule scène, on peut parfois voir et entendre jusqu'à 10 fois le même très court passage, en l'occurrence celui du coup de feu.

L'une des nombreuses manières d'illustrer le montage sonore dans Blow Out. 

En utilisant l'univers du montage et du thriller conspirationniste, De Palma peut faire exploser toutes ses envies de manipulation de l'image et du son, s'amusant à manier ces éléments afin de réaliser deux choses. D'une part, cela permet de perdre le spectateur, d'éparpiller les pièces du puzzle en séparant le son et l'image qui doit être retrouvée dans un magazine. Ensuite, le réalisateur recolle ces morceaux, pour dévoiler ce que Jack voulait prouver, et surtout comment il voulait le prouver.

Si De Palma s'amuse à déclarer que le cinéma n'est pas la vérité à 24 images par secondes, mais le mensonge à 24 images par secondes, il semble ici que la vérité découle finalement du film en question, même si cela se fait après une longue et douloureuse mise à l'épreuve pour le personnage principal. Pourtant, dans Blow Out comme dans plusieurs autres films de l'œuvre du réalisateur, l'arrivée à la vérité n'est pas synonyme d'arrivée à la conclusion du film: détenir la vérité ne garantit pas la victoire du personnage principal. Au contraire, suite à la fin tragique du film, la vérité n'éclatera finalement jamais, et cette résolution du problème n'amène pas à la résolution de l'intrigue. En cela, le plan dans lequel Jack tient Sally dans ses bras, sous un feu d'artifice et donc sous l'insouciance la plus totale du monde, a quelque chose d'intensément tragique, voire de mélancolique. Comme il le fera plus tard avec l'Impasse, le réalisateur adopte un ton résolument fataliste, avec une conclusion allant vers le mélodrame, qui conclue cette histoire du petit technicien de cinéma qui ne peut rien contre la conspiration le dépassant totalement. Et s'il parvient à tuer son ennemi avec sa propre arme dans sa propre main (à la fois littéralement et, dans notre parallèle à la carrière de Brian de Palma, métaphoriquement), il s'est embarqué dans un combat qu'il ne pouvait gagner, face à une institution qui avait vaincu d'avance.

L'épilogue du film suit également cette logique fataliste, apportant avec lui la désillusion du personnage principal. Si l'obsession de la réecoute est toujours là (Jack entend un enregistrement de Sally avant qu'elle ne soit tuée), le plan sur la table de montage ravagée est fortement significative. Les plans minutieux et hystériques sur John Travolta manipulant avec précision son matériel ne sont plus, désormais c'est un lent plan-séquence sur le matériel dévasté à terre, ainsi qu'un Jack aux gestes lourds qui envahissent l'écran. Le changement de ton est finalement à l'image de la déception du réalisateur.

 

MISSION : IMPOSSIBLE

 

Deux décénnies plus tard, et la scène de tension dans le silence complet reste l'une des plus marquantes de l'histoire du cinéma d'action. Par contre la bande annonce montre la quasi intégralité de la scène finale...

 

          Brian de Palma est un réalisateur ayant connu toute sorte de productions, de la très modeste (Sœurs de Sang, ayant coûté autour de 500 000$), au blockbuster estival (Mission to Mars, entre 100 et 130 millions de Dollars). S'il a en grande partie navigué entre le film d'auteur et le film de commande, il y en a un qui semble être plus compliqué à aborder : Mission : Impossible.

Le point de départ de ce projet vient avant tout de Tom Cruise, qui décide d'entreprendre une adaptation cinématographique (qui deviendra une série de films atypique, proche de la série Alien, dans le sens où chacun des épisodes est approché différemment par des réalisateurs ayant un réel sens artistique du sujet) de la série éponyme des années 60. La production de Mission : Impossible se révèle être une collaboration relativement saine entre l'acteur, Brian de Palma (sollicité par Tom Cruise), et les deux scénaristes Steve Zallian et David Koepp, déjà responsable du scénario de l'Impasse et quelques années plus tard de Snake Eyes. Ainsi, si la conception du film démarre comme un film de commande, Brian de Palma n'aura pas l'expérience d'un Mission to Mars, ou Scarface. Le réalisateur aura la main mise sur tous les aspects du film, puisque malgré le gouffre financier que peut sembler être le projet, il est aussi un havre de créativité et, en quelques sortes, de liberté. Le scénario de base sur lequel David Koepp travaillera par la suite a ainsi été co-écrit par le réalisateur lui-même, ainsi que Steve Zallian, permettant ainsi d'entrevoir toutes les obsessions du réalisateur non seulement dans la mise en scène, mais aussi et surtout dans le déroulement de l'intrigue.

D'une certaine façon, malgré le budget gargantuesque, Mission : Impossible n'est pas le film de commande qu'on pourrait attendre d'un tel projet. On pourrait même aller jusqu'à dire que, prenant en compte les conditions de tournage, et la liberté d'action du réalisateur, il est aux antipodes de ce qu'était Get to Know your Rabbit, et ce, malgré les similarités du projet.

Tout comme certains autres de ses films (Blow Out en tête), le thème même de Mission : Impossible semble être un terrain de jeu infini pour la manipulation de l'image propre au cinéma de Brian de Palma. Conspirations, trahisons, retournements de situation, désillusions... Voilà un mélange diablement approprié pour le réalisateur. C'est ainsi qu'avec Mission : Impossible, il réussira ce qui est probablement le coup de maître de son entreprise, à savoir réussir à utiliser la machine Hollywoodienne afin de transcender ses besoins de manipulation.

 

"- T'ai-je déjà dit la définition de la Classe ?

- Pas besoin, j'ai cette image."

          Venons-en donc au film en lui-même, qui se devait d'être introduit, puisque s'il peut être vu comme un divertissement innovant, mais décérébré (après tout, beaucoup de productions grand-guignolesque actuelles seraient probablement bien différentes sans Mission : Impossible), l'œuvre possède aussi une profondeur indéniable, en accord avec le thème qui nous intéresse. Si les trahisons sont légion tout au long du film, il semble important de s'intéresser particulièrement à une scène du film : celle de la révélation. Comme très souvent dans le cinéma de Brian de Palma, l'intrigue démarre sur le briefing d'une mission, qui, elle, amènera à une séquence qui sera synonyme de mensonge pour le spectateur. Lors de la mission introduisant le film, l'intégralité de l'équipe de Ethan Hunt se voit mourir, et ce dernier se verra accusé pour ces crimes. Nous apprenons plus tard que c'est Jim Phelps, son supérieur supposé être mort durant la mission, qui a tout manigancé, et s'est fait passer pour mort. Nous arrivons ainsi plus tard dans le film, Jim Phelps réapparaît, contacte Ethan, et essaye de lui expliquer ce qui lui est arrivé, sans aller jusqu'aux détails, et ce dernier tente de comprendre ce qu'il s'est passé, et par qui cela a été fait.

L'intérêt de cette séquence vient avant tout du montage. Si la scène est un dialogue entre les deux personnages tentant de comprendre ce qu'il est arrivé durant cette mission, nous avons au final deux versions des faits. Jim démarre la conversation en prétendant savoir la vérité : « Ethan, I saw who shot me, I saw the mole ». En mentionnant le nom d'un innocent, Kittridge, Jim permet à Ethan de reconstituer la scène dans sa tête, essayant donc de recoller les morceaux. La suite de la scène est pleine de décalages. Au son, nous avons Ethan décrivant ce qu'il s'est probablement passé, alors qu'à l'image, nous avons ce qu'il s'est réellement déroulé, créant ainsi une contradiction, et montrant au spectateur la véritable identité du traître.

Toute la virtuosité de cette séquence vient du rapport entre ce que sait le spectateur, et ce que sait le personnage. Il s'opère donc une sorte d'inversion des rôles, puisque le spectateur, impuissant face au déroulement d'un film, est généralement contraint de savoir en même temps que le personnage principal les éléments du scénario. En décidant de créer ce décalage, De Palma annule en quelques sortes l'association entre spectateur et personnage principal, plaçant donc le spectateur à un niveau de connaissance du sujet qui est supérieure à celle que possède Ethan. Cette scène met plutôt le spectateur à la place du manipulateur, à savoir Jim Phelps, se remémorant les séquences décrites par Ethan, mais de son point de vue. Il y a ainsi un jeu de vérité et de mensonge, qui apporte une forme de confusion (il est perturbant de regarder cette scène pour la première fois, qui est toutefois assez longue pour comprendre son concept de décalage entre le son et l'image). Le plan sur l'arme de Phelps, qui se desserre pour finalement dévoiler sa propre main tournée vers lui même, puis mettant en scène sa mort, illustre à merveille ce sentiment d'illusion.

 

 

Le mensonge puis la vérité. Deux éléments apportés par la manipulation de l'image.

 

Le rapport au spectateur par rapport à cette scène vient bien entendu de ce décalage, mais aussi et surtout du fait que c'est une scène qui a déjà été montré précédemment sous un autre angle. Comme dit précédemment, chez Brian de Palma une image en cache toujours une autre, et avec Mission : Impossible, nous avons là l'un des exemples les plus explicites du mensonge que peut se révéler être une image dans l'œuvre du réalisateur.

Ce rapport au mensonge apporte également un élément au sujet qui nous intéresse. Avec Mission : Impossible, le non-dit devient soudainement un élément clair. Là où cette scène aurait pu mettre le spectateur dans le même doute que Ethan (qui, on le saura plus tard, devine en fait que Phelps est un traître), De Palma préfère ainsi mettre le spectateur de son côté. Mission : Impossible a beau être un film riche en trahisons, il n'y a pas pour autant de personnages incarnant la niaiserie comme dans Phantom of the Paradise, ni de personnage impuissant à l'image de Blow Out. Au lieu de ça, on y voit une lutte entre deux personnages manipulateurs, qui n'iront jamais à la confrontation directe avant la toute fin du métrage, mais qui, à l'inverse, tenteront l'un et l'autre de prendre à revers son ennemi. Il est donc nécessaire que le spectateur ait connaissance de tous les éléments, et ce, sans avoir à prendre en considération ce que le personnage principal sait ou non, puisque c'est là tout l'intérêt de la relation entre les personnages de Mission : Impossible : le spectateur ne peut jamais savoir les éléments qui sont entre les mains des différents protagonistes. C'est en cela que De Palma aborde les mêmes thèmes de manipulation qu'il a toujours traités, mais de manière plus juste et, peut être, de manière moins manichéenne qu'il a pu le faire par le passé.

 

Next and Last Stop : L'Impasse (Carlito's Way) et Scarface...