David Cage se présente comme le « développeur indépendant le plus cher du jeu
vidéo » pour citer de mémoire un extrait de son intervention dans un podcast du site gameblog sur la narration et le jeu vidéo. Sans rentrer dans de
tels détails, Cage est avant tout un développeur français, de par sa
nationalité, dont le studio, Quantic Dreams, est installé à Paris. A la sortie de son premier jeu, The Nomad Soul, certains tests lui accolaient l'expression « french touch ». Comme pour Frédéric Raynal et Eric Chahi, une analyse s'impose.

 

 

The Nomad Soul

Le premier jeu du studio Quantic Dreams, d'abord appelé Omikron, se nomme The Nomad Soul. Jeu de science-fiction, l'univers dans lequel évolue le joueur est
relativement non-identifiable. Un urbanisme effréné, des voitures
volantes, des panneaux lumineux avec une écriture étrange, fictive,
ressemblant aux idéogrammes chinois.Une vision de l'Occident courante
dans la littérature de genre.

Au mieux, on pense reconnaître une sorte de Cinquième élément du fait de ses voitures volantes (le jeu sort trois ans après le film de Besson) ou encore une protubérance du film Blade Runner de par son ambiance glauque, ses ruelles sombres, ses néons baveux. Le
quartier ethnique futuriste par excellence. D'un côté une production
française reprenant les codes de la science fiction à l'américaine et de l'autre un film américain basé sur une nouvelle d'un auteur américain,
Philip K. Dick. Rien de culturellement français dans cet univers
parcouru par le joueur.

Du côté de la bande son, là encore, Cage va chercher du côté de la pop
anglaise, du rock anglo-saxon, voire américain en conviant David Bowie et Reeves Gabrels à cet exercice. Autrement dit, une icône anglaise du rock, glam rock
puis rock teinté d'un peu tous les courants par la suite (New Age,
Variété internationale 80's...), et un guitariste américain. L'avatar de
Bowie apparaît même dans le jeu. Il est possible de le voir donner un
concert dans certains bars de la ville, le soir. Musicalement, là
encore, le jeu s'oriente vers l'Ouest. Angleterre et États-Unis
d'Amérique.


Quelques mots sur le personnage principal, Kay'l, ou plus précisément son
intérieur. Lorsque le joueur se retrouve dans son appartement, il peut
observer quelques éléments d'une esthétique asiatique. Comme on peut le
voir dans cette vidéo, on distingue dans le mobilier : une rangée de bambous, un paravent...l'identité culturelle de cet intérieur reste majoritairement "asiatisant".

Dans le test du testeur Korniflex, sur le site jeuxvideo.com, on peut lire : « Graphiquement, on reconnaît tout de suite la French Touch dans les
graphismes très "tendance". Les formes sont toujours design, les
costumes ressemblent à du Jean-Paul Gaultier (donc très court pour les
filles :). »
. Au final, la "french touch" décrite reste relativement anecdotique. Le
vêtement court n'étant pas l'apanage de Gaultier, et surtout la
production de du styliste français est loin de véhiculer en grande pompe l'identité nationale. En utilisant l'expression, on « reconnaît tout de suite », Korniflex esquive joyeusement toute définition de ce courant
si souvent cité mais tellement abstrait. Bref, un label plus qu'une
réalité.


Fahrenheit

Avec sa deuxième production, le studio Quantic Dreams quitte le domaine de
la science-fiction partiellement identifiable, d'un point de vue
culturel, pour le fantastique beaucoup plus marqué, « identitairement »
parlant. L'action se déroule, pour une grande partie, à New-York, aux
États-Unis. On est, dès le départ, très loin d'un cadre spatial
français. La suite de l'aventure confirmera cette première impression.
Le joueur découvrant différents endroits de la ville américaine : parc,
bar, quartier populaire....


Les personnages sont tous des Américains, très marqués par leur métier. On
retrouve par exemple les fameux agents du FBI vus et revus dans de
nombreuses séries à la télévision (FBI : Portés disparus...).
Parfois, la psychologie des protagonistes vire au stéréotype. L'exemple
le plus marquant reste le personnage du flic black, quasi caricature
échappée d'un film de blaxploitation du style Coffy. Il aime la soul, affiche une dégaine à la Huggy les bons tuyaux et a du
papier-peint très 70's. Même le stéréotype s'insère dans une culture
populaire américaine.

Le scénario lui aussi est marqué d'un tropisme américain. Les influences
sont nombreuses, véhiculées par des citations plus ou moins explicites,
et viennent toutes d'Amérique du Nord. C'est aussi bien Matrix pour les combats aériens sur les toits de la ville, Seven pour l'aspect ésotérique de l'enquête policière, ou encore la série 24 heures chrono pour le découpage des images si caractéristique de la série de Jack Bauer.


De même, la force maléfique qui contrôle ces personnes qui tuent, le cœur
de l'enquête, s'inspire d'un chamanisme aux couleurs des anciennes
civilisations d'Amérique Latine plus que des légendes du Poitou ou de
Normandie. A aucun moment le jeu ne cherche à s'inspirer, que ce soit
pour le portrait de ses personnages, son scénario, son cadre spatial, de la culture française.

Heavy Rain

Dernière production en date, proche par bien des aspects de Fahrenheit, Heavy Rain joue là encore la carte de l'américanité. Le scénario est une fois de plus
influencé par de nombreux films américains. Exemple explicite, 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, cinéaste américain. David Cage réutilise
l'esthétique de la scène finale, cette chambre blanche, presque
surréaliste, pour un passage de son jeu. Aucune référence, citation ou
clin d'œil à une quelconque production française. C'est le cinéma
hollywoodien qui est évoqué et loué d'une certaine manière.


Les lieux rencontrés, même s'ils ne sont pas aussi explicitement marqués que dans Fahrenheit, semblent provenir directement des États-Unis ou plutôt de cet
imaginaire populaire nourrie de cinéma et de séries télévisées. De la
grande maison d'Ethan, issu de moult films hollywoodiens, l'American Way of life en poupe, à la ballade qui suit, et qui amène la disparition
d'un fils, dans un centre commercial qui est loin de ressembler à un
Auchan, l'aventure aligne une géographie exclusivement américaine.

On retrouve, comme dans Fahrenheit, des personnages stéréotypés comme l'agent du FBI et, petite innovation, un détective privé sorte de Philip Marlowe actuel (l'imperméable, la
lassitude...). Une référence à une réalité américaine et à une
littérature de genre, côté Amérique, les romans policiers de Raymond
Chandler. Même dans ses personnages, Heavy Rain baigne dans la culture américaine.


Conclusion :

David Cage poursuit ses expérimentations sur la narration interactive et même si, d'un point de vue personnel, j'ai particulièrement aimé Heavy Rain autant que j'ai détesté Fahrenheit, je ne peux reconnaître en Cage qu'un créateur français dont l'œuvre est totalement décentrée. Les États-Unis d'Amérique constituant le centre
d'attraction premier. La tête tournée vers l'Ouest, et non vers nos
régions, le responsable du studio Quantic Dreams confirme les récentes
conclusions au sujet de la french touch de notre grand dossier. Plus une expression qu'une réalité.

Partie 1 de notre dossier et partie 2

L'article d'origine : http://levelfive.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=108:reflexions-french-touch-label-ou-realite-partie-3&catid=35:reflexions&Itemid=29